À Kinshasa, la multiplication des campagnes de sensibilisation au cancer du sein ne suffit pas toujours à encourager les femmes à consulter. C’est le constat dressé par la docteure Asyncrite Ntoto Lukusa, médecin, formatrice et manager de programmes en République démocratique du Congo, ce vendredi 16 octobre 2026, lors d’une conférence organisée par la structure « Elle et sa Santé » à l’American Corner de l’Université protestante au Congo (UPC), dans le cadre d’Octobre Rose.
Pour elle, la sensibilisation doit conduire à des comportements concrets, notamment l’autosurveillance des seins et la consultation rapide d’un professionnel de santé en cas d’anomalie.
« Une bonne sensibilisation doit pousser à l’action. Nous nous écoutons, mais nous ne passons pas à l’action », a-t-elle déclaré, regrettant que les messages répétés chaque année ne se traduisent pas systématiquement par des gestes de prévention.

Pour illustrer ce décalage, elle a évoqué l’autopalpation des seins, qui permet de mieux connaître son corps et de repérer d’éventuels changements. Selon elle, de nombreuses femmes connaissent cette pratique, mais ne l’appliquent pas régulièrement. L’enjeu est donc de transformer les connaissances acquises en réflexes durables.
Au cours de son intervention, Asyncrite Ntoto a identifié plusieurs facteurs qui retardent le recours aux soins, notamment la peur du diagnostic, la pudeur, les croyances, le manque de moyens financiers et les difficultés d’accès aux structures sanitaires.
Certaines femmes redoutent de découvrir une maladie grave, tandis que d’autres hésitent à consulter par crainte d’exposer leur poitrine à un médecin, notamment lorsque celui-ci est un homme. Dans certains foyers, les contraintes imposées par le conjoint peuvent également compliquer l’accès aux soins.

« On a droit à notre pudeur. Mais si notre pudeur nous empêche de prendre soin de notre santé, ça aussi, c’est un problème », a-t-elle souligné.
Elle a également insisté sur le poids des idées reçues, notamment celles qui associent le cancer à la sorcellerie ou qui font croire qu’un diagnostic équivaut nécessairement à une condamnation à mort. Ces croyances peuvent pousser certaines patientes à privilégier des solutions non médicales et à retarder leur prise en charge.
Pour l’intervenante, la sensibilisation doit aussi permettre de déconstruire ces mythes et de rappeler que la foi et l’accompagnement spirituel ne doivent pas se substituer aux soins médicaux.
Sur le plan médical, Asyncrite Ntoto a rappelé que le cancer du sein peut toucher aussi bien les jeunes femmes que les femmes âgées. Les hommes peuvent également développer cette maladie, même si elle est beaucoup plus fréquente chez les femmes.
Elle a invité les participants à être attentifs aux changements inhabituels, notamment l’apparition d’une nouvelle boule dans le sein, une modification de sa forme ou de son volume, une rougeur, un changement de l’aspect de la peau ou une rétraction du mamelon.
Elle a toutefois précisé que la présence d’une boule ne signifie pas automatiquement qu’il s’agit d’un cancer. Seul un examen médical approprié permet d’en déterminer la nature.

« Une anomalie n’est pas forcément un cancer, mais pour en avoir le cœur net, il faut voir un professionnel de santé », a-t-elle rappelé.
Elle a expliqué que l’autopalpation ne consiste pas à poser soi-même un diagnostic, mais à mieux connaître son corps afin de repérer rapidement tout changement inhabituel. Elle ne remplace ni la consultation médicale ni les examens de dépistage recommandés selon l’âge et le niveau de risque.
L’intervenante a également tenu à corriger certaines fausses informations circulant sur les réseaux sociaux, notamment l’affirmation selon laquelle la succion des seins par un partenaire préviendrait le cancer du sein.

« Sucer les seins de son partenaire ne prévient pas contre le cancer du sein. C’est faux. Complètement faux », a-t-elle martelé, mettant en garde contre les messages humoristiques qui finissent par déformer les informations sanitaires.
Elle a rappelé que l’allaitement maternel est associé à une réduction du risque de cancer du sein, sans pour autant garantir une protection absolue contre la maladie.
Asyncrite Ntoto a également attiré l’attention sur les difficultés financières liées à la prise en charge du cancer et sur les inégalités d’accès aux soins entre les femmes vivant à Kinshasa et celles des milieux ruraux. Elle a plaidé pour une sensibilisation plus proche des communautés, capable d’orienter concrètement les femmes vers les structures de dépistage et de prise en charge.
Elle a enfin rappelé que la consultation doit se dérouler dans le respect de la dignité, de l’intimité et du consentement de la patiente. Les professionnels de santé doivent expliquer les examens, répondre aux préoccupations et permettre aux femmes de prendre des décisions éclairées concernant leur santé.
« Préserver son intimité, c’est un droit. Mais consulter lorsqu’on remarque une anomalie, c’est protéger sa santé », a-t-elle conclu.

À travers son intervention, Asyncrite Ntoto défend une sensibilisation qui dépasse les messages ponctuels d’Octobre Rose pour encourager des habitudes durables telles que connaître son corps, ne pas banaliser les changements inhabituels, consulter sans attendre et contribuer à informer son entourage.
Pour elle, la lutte contre le cancer du sein commence aussi par cette décision individuelle de passer de l’information à l’action.
Lydia Mangala


