Dans un contexte marqué par les conflits, la désinformation, les discours de haine et la fragilité de certaines communautés, les professionnels des médias sont appelés à aller au-delà de la recherche du fait ou de l’urgence de publier. Ils doivent désormais mesurer les conséquences de leurs mots, de leurs images et de leurs choix éditoriaux sur la paix et la sécurité.
C’est l’un des principaux enseignements de l’atelier de renforcement des capacités organisé ce mardi 18 août 2026 à la salle de conférence Kimia/MONUSCO-UTEX, à Kinshasa, par le Secrétariat Technique National de mise en œuvre de la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations unies (STN-2250). La rencontre a réuni des professionnels des médias autour des agendas Femmes, Paix et Sécurité (Résolution 1325) et Jeunesse, Paix et Sécurité (Résolution 2250).
L’objectif est notamment de renforcer la capacité des journalistes à traiter les questions liées aux conflits, à la jeunesse, aux femmes, à la paix et à la sécurité avec davantage de rigueur, de responsabilité et de sensibilité.
Le journaliste doit mesurer les conséquences de ce qu’il publie
Au cœur du troisième module consacré aux techniques de reportage sensible aux conflits et à la jeunesse, les participants ont été invités à repenser certains réflexes professionnels. Dans un contexte fragile, le journaliste ne peut pas se limiter à rapporter ce qu’il voit ou entend. Il doit aussi anticiper les effets possibles de son travail.
« Savoir comment communiquer, savoir comment rapporter. Le reportage doit être fait sans aggraver le monde. Ici, on va informer avec rigueur, rester dans le contexte, tenir compte du contexte fragile », a expliqué Anna Jacquie Kitoga, coordonnatrice du STN-2250.
Cette approche implique notamment de vérifier les faits, les sources, les chiffres et les images avant leur diffusion, mais aussi de replacer chaque information dans son environnement. Un témoignage, une image ou une déclaration peuvent prendre une toute autre portée lorsqu’ils sont extraits de leur contexte.
Pour les journalistes formés, la question à se poser avant publication devient donc également celle-ci : quel sera l’effet de mon reportage sur les personnes concernées et sur le contexte dans lequel elles vivent ?
« Le reportage sensible aux conflits informe sur les violences sans compliquer ou aggraver les conflits », a-t-elle rappelé.
Cette exigence prend une importance particulière dans les zones affectées par les violences, où une information mal contextualisée peut exposer une source, provoquer des représailles ou renforcer les tensions entre communautés.
La vérification doit précéder toute diffusion d’une information sensible
La formation a également insisté sur la nécessité de renforcer les mécanismes de vérification. Dans les situations de crise, les rumeurs circulent rapidement et peuvent être utilisées comme des faits lorsqu’elles ne sont pas suffisamment confrontées à des sources fiables.
Le journaliste doit ainsi contrôler les informations qui lui sont confiées avant de les intégrer dans son récit. Il doit également éviter de donner aux rumeurs une place équivalente à celle des faits établis.
L’enjeu est particulièrement important lorsqu’une personne est interrogée sur une situation conflictuelle. Une question journalistique ne doit pas devenir le moyen de faire circuler une rumeur.
Le journaliste est plutôt appelé à partir de faits vérifiés, puis à donner à la personne concernée la possibilité de réagir, de confirmer, de nuancer ou de contredire l’information.
Cette démarche rejoint une autre interrogation proposée durant la formation : « Quel contexte manque pour comprendre la situation ? »
Cette question doit pousser le journaliste à rechercher les éléments absents de son récit notamment les causes du conflit, les différents acteurs, les cadres juridiques, les rapports de force, les conséquences pour les populations ou encore les sources capables de confirmer les informations.
Les mots et les images peuvent aussi devenir des facteurs de tension
Dans un contexte de conflit, le choix des mots n’est jamais neutre. Certaines expressions peuvent stigmatiser un groupe, fragiliser une personne ou provoquer des réactions qui dépassent largement le cadre d’un reportage.
Les images présentent les mêmes risques. Une photographie ou une séquence vidéo peut permettre d’identifier une personne vulnérable, révéler sa localisation ou l’exposer à des représailles.
Les participants ont donc été encouragés à s’interroger systématiquement sur les conséquences potentielles de leurs choix éditoriaux.
Cette image met-elle quelqu’un en danger ? Ce mot risque-t-il d’alimenter la haine ? Cette information peut-elle être utilisée contre la personne qui témoigne ? Ces interrogations doivent faire partie des réflexes professionnels du journaliste lorsqu’il travaille sur des sujets sensibles.
Les jeunes doivent être présentés comme des acteurs et non comme une source de violence

La question de la représentation médiatique de la jeunesse a occupé une place importante dans les échanges.
Dans les récits consacrés aux manifestations, aux violences ou aux situations d’insécurité, les jeunes sont parfois présentés de manière collective comme des fauteurs de troubles ou comme une menace. Une telle représentation contribue à renforcer les stéréotypes que l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité cherche précisément à combattre.
Le journaliste doit plutôt chercher à comprendre la diversité des rôles occupés par les jeunes.
Sont-ils victimes ? Témoins ? Acteurs ? Médiateurs ? Initiateurs d’une solution ? Simples participants à un événement ?
Cette distinction permet d’éviter les généralisations et de restituer aux jeunes leur diversité.
« Il faut peut-être parler à des jeunes sans les juger dans la violenc », a recommandé la coordonnatrice du STN-2250,.
Pour Anna Jacquie Kitoga, le traitement médiatique de la jeunesse doit notamment éviter de transformer une expérience individuelle en caractéristique collective.
Les professionnels des médias sont ainsi invités à privilégier les faits, à identifier clairement les responsabilités et à diversifier les voix entendues dans leurs reportages.
La parole des personnes vulnérables doit être recueillie avec des garanties de sécurité
Elle a également évoqué la protection des personnes interrogées.
Dans certaines situations, prendre la parole dans les médias peut avoir des conséquences importantes pour une victime, un témoin, une personne déplacée ou un individu provenant d’une zone affectée par un conflit.
Le journaliste doit donc évaluer les risques avant même de commencer l’interview.
Le consentement doit être libre, compréhensible et réversible. Une personne qui accepte initialement de parler peut changer d’avis lorsqu’elle comprend les conséquences possibles de son témoignage.
« Ne jamais promettre l’anonymat pour la sécurité au-delà de ce qui peut être garanti », a prévenu Anna Jacquie Kitoga.
Cette précaution concerne également les images et les enregistrements. Le fait d’accepter une interview ne signifie pas automatiquement que la personne consent à la diffusion de son visage, de sa voix ou de certaines informations personnelles.
Le journaliste doit donc sécuriser ses fichiers, ses contacts et les informations susceptibles d’identifier une source. Il doit également mesurer les risques de représailles, y compris ceux qui pourraient apparaître longtemps après la publication.
« Si vous n’êtes pas en mesure de garantir l’anonymat à une personne, ne lui dites pas que vous allez lui garantir l’anonyma », a-t-elle insisté.
La responsabilité du journaliste ne s’arrête donc pas au moment où l’article est publié ou lorsque l’émission est diffusée.
Le reportage constructif doit montrer les solutions sans abandonner l’exigence journalistique
La formation a également introduit la notion de narration constructive, particulièrement pertinente dans les contextes marqués par les crises.
Il ne s’agit pas pour le journaliste d’éviter les problèmes ou de présenter une réalité artificiellement positive. Il s’agit plutôt d’aller au-delà du simple constat et de chercher à comprendre les réponses apportées à une situation.
« Qu’est-ce qui fonctionne ? Pour qui ? Dans quelles conditions ? Et avec quelles limites ? », a expliqué Anna Jacquie Kitoga.
Cette approche permet de questionner les initiatives de paix, les mécanismes communautaires, les projets portés par les jeunes ou les femmes et les stratégies mises en place pour répondre aux crises.
Mais elle impose également de montrer leurs limites. Le reportage constructif ne doit donc pas devenir un outil de promotion. Il reste fondé sur l’enquête, la vérification et le regard critique du journaliste.
Les médias doivent interroger la réalité de la participation des jeunes
La Résolution 2250 ne considère pas les jeunes comme de simples bénéficiaires des politiques de paix et de sécurité. Elle les reconnaît comme des acteurs susceptibles de contribuer à la prévention des conflits, à la consolidation de la paix et à la transformation de leurs communautés.
Pour les médias, cela implique de dépasser la simple présence symbolique des jeunes dans les événements.
Un jeune invité à une conférence, photographié aux côtés des autorités ou cité dans un communiqué participe-t-il réellement à la prise de décision ? La question mérite d’être posée.
Qui décide ? Qui prend la parole ? Qui influence les décisions ? Quels résultats les jeunes obtiennent-ils ? Quels obstacles rencontrent-ils ?
Cette lecture critique de la participation permettrait également aux médias de mieux documenter les progrès réalisés par les jeunes.
L’un des défis identifiés durant la formation reste justement le manque de données permettant de mesurer concrètement leur participation et leurs contributions dans les processus de paix et de sécurité.
Les agendas 1325 et 2250 appellent à une représentation plus inclusive
L’atelier a également permis de mettre en évidence la complémentarité entre les deux agendas.
Adoptée en 2000, la Résolution 1325 porte sur les femmes, la paix et la sécurité, notamment sur la participation des femmes aux processus de prévention et de résolution des conflits. La Résolution 2250, adoptée en 2015, met quant à elle l’accent sur la participation des jeunes dans ces mêmes dynamiques.
Pour les médias, leur articulation permet de mieux comprendre les enjeux liés à la représentation des femmes et des jeunes dans les récits de paix et de sécurité.
L’enjeu n’est donc pas seulement de leur donner la parole, mais de s’interroger sur la qualité de cette parole, les conditions dans lesquelles elle est recueillie et la place réellement accordée à ces acteurs dans le récit médiatique.
La protection des victimes de violences, notamment les femmes et les jeunes, doit également s’appuyer sur le respect de leur dignité, de leur sécurité et de leur consentement.
Le STN-2250 veut installer une dynamique durable dans les rédactions
Cette formation de deux jours ne se limite pas à la transmission de connaissances sur les résolutions des Nations unies. Elle vise également à créer une dynamique durable au sein des médias congolais.
Le dispositif prévoit notamment l’identification de points focaux médias capables de relayer l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité dans leurs rédactions respectives, ainsi que la constitution d’un réseau de professionnels intéressés par ces questions.
L’ambition est de favoriser davantage de productions consacrées à la jeunesse, à la paix et à la sécurité : reportages, dossiers, émissions, tribunes, capsules radio ou contenus numériques.
La RDC dispose depuis 2022 d’un Plan d’Action National 2250, devenant alors le troisième pays au monde, après la Finlande et le Nigéria, à adopter un tel plan et le premier pays francophone à franchir cette étape.
Mais pour que cet agenda soit réellement compris et approprié par la population, il doit également sortir des documents institutionnels et entrer dans les récits médiatiques.
Informer sur les conflits, c’est aussi choisir de ne pas les alimenter

Au terme de ces deux journées, le message adressé aux journalistes apparaît comme une invitation à renforcer une responsabilité déjà au cœur du métier.
Dans un contexte où une information peut contribuer à éclairer l’opinion, mais aussi exposer une personne, amplifier une rumeur, stigmatiser une communauté ou raviver une tension, le journaliste doit apprendre à mesurer la portée de son récit avant, pendant et après sa diffusion.
Le reportage sensible aux conflits ne demande pas aux médias de détourner le regard des violences. Il leur demande de les raconter avec rigueur, contexte et responsabilité. Car informer sur un conflit ne signifie pas nécessairement le nourrir.
Le journaliste peut raconter les violences sans devenir un vecteur de violence, donner la parole sans mettre une source en danger et parler de la jeunesse sans la réduire à la violence. C’est précisément dans cette capacité à informer tout en préservant la paix que se trouve l’une des responsabilités majeures des médias dans la mise en œuvre des agendas 1325 et 2250 en RDC.
Lydia Mangala


