S’exprimer librement sur les réseaux sociaux ne signifie pas pouvoir tout dire sans en mesurer les conséquences. Pour Melissa Sharufa Amisi, la liberté d’expression doit aller de pair avec l’authenticité, la vérification des informations, le respect des autres et la capacité à assumer ses prises de position. C’est le message qu’elle a porté lors du panel « Liberté d’expression et réussite dans l’univers numérique », organisé dans le cadre de la première édition de Creators Bomoko, vendredi 18 septembre 2026 au Musée national de la RDC à Kinshasa.
Modérée par Yves Nsiala, la discussion a notamment permis d’interroger les liens entre expression en ligne, image personnelle, pression sociale, liberté de création et opportunités professionnelles.
Quand les créateurs participent eux-mêmes aux polémiques

Pour Sharufa Amisi, la question de la liberté d’expression ne peut être dissociée de la manière dont les créateurs utilisent leur visibilité. Certains contenus conçus pour provoquer ou choquer peuvent contribuer à créer les réactions négatives auxquelles leurs auteurs seront ensuite confrontés.
« Très souvent, nous sommes aussi parfois à la base des critiques et des insultes que nous subissons sur les réseaux sociaux. Parce qu’ils créent des contenus qui plaisent, qui choquent les autres, en retour et aussi ils provoquent une sorte de contrepoids sur les réseaux sociaux », a-t-elle expliqué.
Dans un environnement où les contenus négatifs peuvent rapidement circuler, elle encourage les jeunes à ne pas considérer la viralité comme la seule mesure de réussite.
« On voit qu’il y a beaucoup plus d’insultes qui deviennent virales et tout ça, des contenus qui sont très viraux, mais tellement négatifs », a-t-elle relevé.
Ne pas être condamné au silence
Pour Sharufa Amisi, la liberté d’expression devient ainsi, dans son approche, un moyen de participer au récit collectif et de faire entendre des expériences diverses.
« Pour moi, la liberté d’expression est d’abord la possibilité de ne pas être condamné au silence. Une démocratie ne peut pas vivre uniquement des opinions qui plaisent, qui arrangent ou qui font consensus. Elle doit aussi pouvoir entendre la contradiction, les critiques et les voix minoritaires », a-t-elle déclaré.
Le numérique a, selon elle, profondément changé l’accès au débat public. Avec un téléphone et une connexion Internet, un jeune peut désormais porter une idée et interpeller une communauté sans nécessairement passer par les médias traditionnels.
« Aujourd’hui, avec un téléphone et une connexion Internet, un jeune à Kinshasa, Goma, Lubumbashi ou ailleurs peut porter une idée et interpeller toute une communauté », a-t-elle souligné.
Mais cette liberté ne saurait être dissociée de la responsabilité.
« J’ai le droit de m’exprimer, mais je dois aussi être capable d’assumer ce que je dis, de vérifier ce que j’affirme et de respecter les droits des autres », a-t-elle insisté.
En RDC, la liberté d’expression est notamment consacrée par l’article 23 de la Constitution.
La liberté de créer sans chercher l’unanimité
La communicante estime par ailleurs que la recherche permanente de l’approbation du public peut finir par affaiblir l’originalité d’un créateur.
« Un créateur qui se demande constamment : « Est-ce que tout le monde va aimer ? Est-ce que personne ne va être contrarié ? Est-ce que cette opinion va faire l’unanimité ? » finit par produire quelque chose de très lisse », a-t-elle observé.
Pour elle, les réseaux sociaux sont aussi devenus des espaces où l’on peut remettre en question certaines habitudes, sensibiliser et donner une tribune à des personnes qui n’en avaient pas auparavant.
Mais cette liberté doit également permettre aux Congolais de raconter eux-mêmes leur réalité.
« Nous devons aussi utiliser cette liberté pour produire notre propre narratif. Si nous ne racontons pas nous-mêmes notre société, notre jeunesse, nos réussites, nos difficultés et nos aspirations, d’autres le feront à notre place », a-t-elle soutenu.
La liberté d’expression devient ainsi, dans son approche, un moyen de participer au récit collectif et de faire entendre des expériences diverses.
Entre critique constructive et pression sociale
Être présent sur les réseaux sociaux implique aussi d’accepter la critique. Melissa Sharufa appelle toutefois à distinguer une remarque susceptible de faire progresser d’une pression destinée simplement à faire taire.
« Je peux écouter une critique, reconnaître que je me suis trompée, corriger une information ou même changer d’avis. Pour moi, ce n’est pas une faiblesse », a-t-elle expliqué.
« Je peux changer d’avis sans renoncer à mes convictions », a-t-elle déclaré.
Avant de prendre position sur certains sujets, elle explique se poser trois questions : ce qu’elle affirme est-il vrai ou suffisamment vérifié ? Peut-elle l’assumer publiquement ? Et la manière de le dire correspond-elle à la personne et à la professionnelle qu’elle est ?
« Si les trois réponses sont oui, je peux assumer une certaine contradiction », a-t-elle précisé.
Image et opinion
Dans l’univers numérique, une publication peut rester accessible longtemps après sa mise en ligne. Sharufa Amisi estime donc qu’un créateur doit réfléchir à la portée future de ses propos.
« Une réputation se construit sur la durée et peut être affectée par quelques secondes de communication mal maîtrisée », a-t-elle rappelé.
Pour autant, protéger son image ne signifie pas renoncer à ses opinions.
« On peut être ferme sans être insultant. On peut critiquer une décision sans attaquer personnellement quelqu’un. On peut être en désaccord sans humilier. Et surtout, on peut prendre quelques minutes avant de publier », a-t-elle conseillé.
« Protéger son image ne signifie pas ne plus avoir d’opinion ; cela signifie savoir porter ses opinions », a-t-elle insisté.
Elle invite ainsi les créateurs à réfléchir aux conséquences futures de leurs publications.
Le danger silencieux de l’autocensure
Outre la censure classique, Sharufa Amisi met en avant l’autocensure.
La peur du bad buzz, de perdre des abonnés, de voir un propos sorti de son contexte ou de compromettre un contrat peut conduire certains créateurs à ne plus exprimer certaines idées.
À cela s’ajoute la logique des plateformes, qui peut encourager la production de contenus générant davantage de réactions.
« Certains créateurs finissent par ne produire que ce qui génère des réactions parce que c’est ce que l’algorithme récompense », a-t-elle fait remarquer.
La pression peut également venir des communautés elles-mêmes. Pour elle, le désaccord est parfois rapidement transformé en attaque personnelle.
« Quelqu’un exprime une opinion différente et, au lieu de débattre de son idée, on attaque sa personne, son physique, sa famille, son parcours ou sa vie privée. À partir de ce moment-là, beaucoup préfèrent se taire », a-t-elle déploré.
D’où son appel à reconstruire une véritable culture du désaccord, d’accepter de ne pas partager la même opinion sans transformer l’adversaire en ennemi.
Responsabilité et authenticité
Loin d’appeler les jeunes à se détourner des réseaux sociaux, Melissa Sharufa y voit un espace riche en possibilités.
« J’encouragerai les jeunes surtout à venir sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Parce que je pense qu’il y a beaucoup d’opportunités », a-t-elle déclaré.
Pour elle, la première étape consiste à identifier sa niche et à construire une identité cohérente.
« Si vous avez votre niche, vous savez ce qui constitue votre authenticité, honnêtement, vous pouvez vous retrouver même dans la vraie vie », a-t-elle souligné.
« Restez responsable, authentique, assumez vos propos », a-t-elle lancé.
La création de contenus peut ainsi devenir un levier professionnel, notamment grâce à la crédibilité construite au fil du temps.
« C’est à travers la création de contenus, c’est à travers l’influence que vous faites. La création de contenus, la crédibilité que vous avez, vous pouvez gagner certaines opportunités pour vous stabiliser en attendant », a-t-elle expliqué.
Elle reconnaît cependant les difficultés liées à la professionnalisation du secteur.
« Ce n’est pas facile d’être un créateur de contenus, un producteur. Surtout qu’en termes de revenus, il faut négocier, on ne vous prend pas vraiment au sérieux », a-t-elle témoigné.
Être authentique sans tout exposer
L’authenticité défendue par Sharufa Amisi ne signifie pas nécessairement exposer tous les aspects de sa vie.
Elle revendique elle-même une frontière entre sa présence publique et son intimité.
« Je ne publie pas ma vie privée sur les réseaux sociaux. Donc je reste très professionnelle, très factuelle, très société, très santé, et je garde ma vie de famille vraiment privée », a-t-elle précisé.
Pour elle, être authentique signifie donc aussi savoir ce que l’on choisit de montrer et ce que l’on choisit de préserver.
Faire émerger des contenus qui apportent une valeur
Sharufa Amisi souhaite également voir davantage de contenus utiles et porteurs de valeur dans l’espace numérique congolais.
Les créateurs, estime-t-elle, peuvent contribuer à cet équilibre en exploitant leurs compétences, leurs centres d’intérêt et leur identité plutôt qu’en reproduisant systématiquement les tendances.
« Vous pouvez être sur les réseaux sociaux, vous quadrillez tout ça, et vous allez apporter un plus dans cet univers digital car on en a vraiment besoin », a-t-elle lancé.
Reconstruire une culture du désaccord
Pour Sharufa Amisi, la responsabilité numérique ne repose finalement pas uniquement sur chaque créateur. Elle suppose également de faire évoluer la manière dont les communautés réagissent aux opinions différentes.
« Je peux ne pas être d’accord avec vous sans faire de vous mon ennemi. Je peux contester votre opinion sans chercher à vous détruire », a-t-elle insisté.
« Une société véritablement libre n’est pas une société dans laquelle tout le monde pense la même chose. C’est une société dans laquelle nous avons appris à ne pas être d’accord sans chercher à nous faire taire les uns les autres », a-t-elle conclu.
À Creators Bomoko, Melissa Sharufa a ainsi défendu une conception de la réussite numérique qui ne se limite pas à la viralité. Pour elle, liberté d’expression, authenticité et responsabilité doivent aller de pair afin de permettre aux jeunes de construire une voix crédible et durable dans l’univers numérique.
Lydia Mangala


