À l’occasion de la 6ᵉ édition du Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD), la formation des jeunes entrepreneurs agricoles s’est imposée comme une étape essentielle, mais insuffisante à elle seule pour garantir la pérennité d’une activité. Ingénieure agronome, bio-ingénieure spécialisée dans la gestion des écosystèmes tropicaux et agripreneure dans l’agroalimentaire, Noelly Nzinge, représentante de l’incubateur Pull Up Business Women de la FEC, a défendu une approche qui associe formation pratique, coaching personnalisé et travail collectif.
Lors du panel 5 consacré à la formation, à l’accompagnement et au financement d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles, elle a partagé les enseignements tirés de plusieurs années d’accompagnement de jeunes, particulièrement des femmes. Son constat est que le passage de l’idée à une entreprise durable nécessite une confrontation au terrain, un suivi dans la durée et, de plus en plus, la capacité à mutualiser les ressources pour réduire les coûts, accéder aux équipements et renforcer la compétitivité.
Pour Noelly Nzinge, sortir de l’isolement entrepreneurial constitue ainsi l’un des défis majeurs pour permettre aux initiatives agricoles de franchir le cap de la survie et de s’inscrire dans la durée.
De la formation à la réalité du terrain
Créé en 2018, Pull Up Business Women accompagne des jeunes entrepreneurs, principalement des femmes, dans la création et le développement de leurs entreprises. Si l’incubateur a progressivement ouvert ses activités à un quota d’hommes, son approche reste fortement orientée vers l’autonomisation économique des femmes.
La formation constitue le premier niveau de cet accompagnement. Création et gestion d’entreprise, éducation financière, développement personnel : autant d’outils destinés à permettre au porteur de projet de mieux comprendre son activité et de gérer les ressources dont il dispose.
Mais l’expérience de terrain a révélé une limite : connaître la théorie ne garantit pas la capacité à faire fonctionner une entreprise.
L’incubateur a notamment expérimenté des crédits à taux zéro de 500 dollars pour permettre à certains jeunes de démarrer ou de renforcer leurs activités. L’expérience a cependant montré que l’accès à un petit capital ne réglait pas automatiquement les problèmes de gestion et de responsabilité.
« On a remarqué que même après avoir reçu 500 dollars à taux zéro, beaucoup ne remboursent même pas. Donc il y a énormément besoin de formation et aussi énormément besoin de se confronter à la réalité du terrain », a expliqué Noelly Nzinge.
Le constat conduit ainsi à privilégier une approche qui combine apprentissage, mise en pratique et suivi individuel.
Le coaching pour aller au-delà de la formation collective
Dans son approche, l’incubateur se positionne comme une interface entre l’entrepreneur et les bailleurs de fonds. Le parcours ne s’arrête donc pas à la formation.
Après les phases d’incubation ou d’accélération, un coaching personnalisé permet de suivre l’entrepreneur de plus près et d’identifier des difficultés qui peuvent passer inaperçues lors des formations collectives.
Cette étape est d’autant plus importante que la viabilité d’un projet dépend aussi de la personne qui le porte. Un projet peut être pertinent sur le papier, mais échouer si son promoteur manque de discipline, de capacité de gestion ou de constance.
Pour Noelly Nzinge, l’accompagnement permet justement d’observer ces dimensions et de préparer progressivement l’entrepreneur à affronter les exigences du marché.
Sortir de l’entrepreneuriat solitaire
Mais au fil des années, la difficulté de l’individualisme entrepreneurial s’est imposée à l’incubateur.
De nombreux jeunes entreprennent seuls, avec leurs propres moyens, leurs équipements et leurs ressources limitées. Une situation qui peut rapidement devenir un frein lorsqu’il faut investir dans des machines, augmenter la production ou accéder à des marchés plus importants.
Face à cette réalité, Pull Up Business Women encourage désormais davantage les entrepreneurs à se regrouper.
La logique est de mutualiser certains équipements et certaines dépenses permet de réduire les coûts individuels tout en augmentant la capacité collective de production.
« Lorsqu’on est mutualisé, on a des machines à partager. Les coûts sont réduits, mais on a une production qui est assurée », a-t-elle souligné.
Cette approche prend une dimension particulière dans l’agriculture et l’agroalimentaire, où l’accès aux équipements de transformation ou de production représente souvent un investissement difficile à supporter pour un entrepreneur seul.
Les coopératives comme réponse à la fragilité individuelle
Cette réflexion a conduit l’incubateur à développer, avec ses partenaires, des programmes destinés à accompagner des coopératives de femmes dans différents secteurs de l’agribusiness.
Piment, manioc, élevage, transformation, pêche ou encore pisciculture : plusieurs initiatives ont été structurées autour du principe du collectif.
L’objectif n’est pas uniquement de réunir des entrepreneurs mais de construire des groupes capables de produire, d’investir, de gérer et de rechercher ensemble des débouchés.
Dans les provinces, cette dynamique semble rencontrer davantage d’adhésion, selon son expérience. À Kinshasa, en revanche, l’habitude de l’entrepreneuriat individuel reste plus profondément ancrée.
Cette différence de contexte oblige les structures d’accompagnement à adapter leurs méthodes plutôt qu’à reproduire un modèle unique.
Préparer les jeunes à un marché plus compétitif
Pour Noelly Nzinge, la mutualisation répond également la compétitivité.
Avec l’intégration économique régionale et l’ouverture progressive des marchés, les producteurs congolais seront confrontés à une concurrence accrue des produits provenant des pays voisins.
Un entrepreneur isolé aura alors plus de difficultés à supporter seul les investissements nécessaires en équipements, maintenance, renouvellement des machines ou augmentation de la production.
Le collectif peut, au contraire, permettre de répartir ces charges et d’améliorer la capacité des producteurs à répondre à des marchés plus importants.
La coopérative devient ainsi non seulement un outil de solidarité, mais également un instrument économique.
L’incubateur agricole, une nouvelle étape
Cette expérience nourrit aujourd’hui l’ambition de développer un incubateur davantage spécialisé dans l’agriculture.
L’idée serait notamment de mettre des équipements à la disposition de jeunes entrepreneurs déjà engagés dans la production, afin de leur permettre de franchir progressivement un cap.
Au-delà des machines, il est question de les aider à construire un historique d’activité passant de la production, les ventes, la comptabilité aux résultats. Des éléments qui pourront ensuite servir de preuves lorsqu’ils chercheront à accéder à des financements plus importants.
L’objectif est donc de créer un parcours où l’entrepreneur passe progressivement de l’idée à la pratique, de la pratique à la structuration, puis de la structuration au financement.
Entreprendre après l’université : combler le fossé avec le marché
Noelly Nzinge insiste également sur la nécessité de commencer l’accompagnement beaucoup plus tôt, notamment auprès des étudiants.
À travers le Salon de l’étudiant-entrepreneur, l’incubateur va à la rencontre des jeunes dans les universités pour leur présenter les possibilités d’entreprendre et les exigences liées à la création d’une activité. Car entre le diplôme et le marché du travail, un écart demeure.
« Tout le monde veut être un entrepreneur aujourd’hui, mais il y a encore cette confusion entre être entrepreneur et juste être boss », a-t-elle fait remarquer.
Pour elle, cette confusion doit être combattue par une formation entrepreneuriale contextualisée. Le jeune Congolais ne peut pas simplement reproduire des modèles venus d’ailleurs sans tenir compte des réalités économiques, sociales et culturelles de son environnement.
Entreprendre dans un contexte qui a ses propres réalités
L’accompagnement doit également prendre en compte les obstacles sociaux et culturels qui peuvent freiner particulièrement les femmes.
Dans son expérience, Noelly Nzinge évoque des situations où certaines entrepreneures rencontrent des résistances dans leur environnement familial, notamment lorsque leur engagement professionnel modifie les équilibres au sein du ménage.
Le coaching et le développement personnel deviennent alors des composantes importantes de l’accompagnement.
L’incubateur travaille également sur les stéréotypes liés au genre afin de permettre aux femmes de mieux s’affirmer dans leurs activités économiques.
Dans les communautés rurales, certaines pratiques ou croyances peuvent également limiter la participation des femmes à certaines activités agricoles. Là encore, l’accompagnement doit tenir compte du contexte local pour être réellement efficace.
Faire durer les initiatives, pas seulement les lancer
Au terme de son intervention, la vision défendue par Noelly Nzinge dépasse donc la seule création d’entreprises.
L’enjeu est de construire des activités capables de résister au temps, d’accéder progressivement aux marchés et de devenir suffisamment structurées pour attirer les financements.
Cela suppose de former, mais aussi de coacher, d’accompagner individuellement, mais également de favoriser le collectif, de créer des entreprises, mais surtout de leur permettre de durer.
Dans cette perspective, la mutualisation apparaît comme l’un des leviers privilégiés pour renforcer les jeunes entrepreneurs agricoles. Elle permet de partager les équipements, les coûts, les risques et, potentiellement, les marchés.
D’après Noelly Nzinge, pour faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles, il ne suffit pas de leur apprendre à entreprendre, il faut créer autour d’eux les conditions qui leur permettent de produire, de se structurer, de travailler ensemble et, surtout, de durer.
Lydia Mangala


