Journaliste et animatrice de l’émission Légendes urbaines, Juliette Fievet était l’invitée spéciale du Focus Day du Portail des Industries Culturelles et Créatives (PICC), organisé samedi 26 septembre à l’Orange Digital Center de Kinshasa. À travers un échange avec les professionnels et jeunes acteurs des médias, elle a partagé sa vision du journalisme, de la valorisation des cultures africaines et de la responsabilité qui accompagne l’exposition médiatique.
Placée sous le thème « Structurer la créativité, capter l’attention, créer de la valeur », cette journée consacrée à la communication, aux médias et à la publicité a offert à Juliette Fievet un espace pour revenir sur son parcours, mais surtout sur les principes qui, selon elle, permettent de construire une carrière durable dans les médias.
Raconter l’Afrique autrement
D’entrée de jeu, Juliette Fievet a insisté sur la place historique de l’Afrique dans les dynamiques culturelles mondiales, particulièrement dans la musique. Elle a rappelé que de nombreux artistes africains ont inspiré des générations bien au-delà du continent, alors même que leurs carrières se sont souvent développées dans des environnements marqués par le manque de structures, de données, de mécanismes de rémunération et de connaissances sur les métiers de l’industrie musicale.
Elle a notamment relevé la confusion qui persiste autour des différents métiers de l’écosystème musical, entre management, production, édition, booking ou encore tournée. Pour elle, ces fonctions répondent pourtant à des responsabilités distinctes et leur structuration constitue l’un des enjeux majeurs pour permettre aux artistes de mieux valoriser leur travail.
Son expérience dans les médias internationaux l’amène également à défendre une approche qu’elle considère comme fondamentale : traiter les artistes africains avec le même niveau de considération que leurs homologues internationaux.
« Moi je ne fais pas quelque chose d’exceptionnel, je reçois tout le monde, c’est le mêmetarif pour tout le monde. », a-t-elle expliqué.
Elle dénonce ainsi les mécanismes de condescendance et d’invisibilisation qui peuvent conduire à minimiser le succès d’un artiste africain lorsqu’il est établi sur le continent, alors que les mêmes performances peuvent être davantage reconnues lorsqu’elles sont réalisées sur des marchés occidentaux.
Pour illustrer son propos, elle a évoqué plusieurs courants musicaux africains dont l’histoire ou les précurseurs sont parfois insuffisamment reconnus, estimant que le rôle du journaliste consiste aussi à restituer cette histoire dans sa complexité.
« Je suis une narratrice, en essayant de raconter l’histoire, pas du point de vue des vainqueurs. J’essaie de raconter l’histoire de façon juste. », a-t-elle déclaré.
La passion comme moteur

Interrogée sur son parcours et les clés de sa longévité professionnelle, Juliette Fievet a raconté une trajectoire construite progressivement, entre musique, journalisme et apprentissage sur le terrain. Femme et autodidacte, elle estime avoir dû travailler davantage pour se faire une place dans un environnement professionnel exigeant.
Elle attribue une partie de sa persévérance à la passion qui l’a accompagnée depuis ses débuts dans la musique et le rap.
« La passion est un moteur. C’est vrai que quand c’est difficile, quand on est animé par quelque chose, la difficulté devient plus simple parce qu’elle fait sens, en fait, et qu’on a un objectif. », a-t-elle expliqué.
Cette passion s’est ensuite prolongée dans son travail médiatique, qu’elle décrit comme une responsabilité autant qu’une chance. Derrière la notoriété et les audiences importantes, elle dit garder le sentiment d’exercer simplement sa part dans un écosystème où beaucoup de personnes restent invisibilisées.
Le journalisme ne doit pas devenir une course au buzz
Face à une question portant sur les conseils à donner à un jeune qui souhaite durer vingt ans dans les médias, Juliette Fievet a placé trois notions au premier plan : l’honnêteté intellectuelle, l’humilité et la responsabilité.
Elle a notamment mis en garde contre la tentation de transformer le journaliste en vedette de son propre programme, au détriment de l’invité et de l’information recherchée.
« Tu veux te lancer dans les médias. Moi je vois trop de journalistes qui veulent être plus stars que les stars. Ça n’a pas de sens. », a-t-elle lancé.
Elle a également critiqué la place excessive accordée aux polémiques et aux clashs dans les pratiques médiatiques, particulièrement lorsqu’ils deviennent un moyen de générer rapidement de l’audience. Pour elle, une carrière durable se construit plutôt dans la constance, la qualité du travail et la capacité à savoir ce que l’on souhaite réellement transmettre.
Son approche repose sur une conception différente de l’interview dans laquelle il est nécessaire de créer un environnement permettant à l’invité de s’exprimer, sans chercher systématiquement à provoquer une séquence virale.
« Ce que je conseille aux journalistes, c’est de savoir pourquoi vous le faites, qu’est-ce que vous voulez mettre en avant, et surtout on a une responsabilité. », a-t-elle insisté.
Mettre l’information au service d’une responsabilité
Pour Juliette Fievet, cette responsabilité ne signifie pas produire un contenu naïf ou éviter les sujets difficiles. Elle consiste plutôt à réfléchir à ce que chaque professionnel des médias apporte effectivement dans l’espace public.
Elle estime que le journaliste ne peut pas régler les grands problèmes du monde à lui seul, mais qu’il reste responsable de ses propres actes, de ses choix éditoriaux et de ce qu’il contribue à diffuser.
« On est responsable de nos actes et on est responsable de ce que l’on pose, nous, dans le monde. », a-t-elle souligné.
Cette philosophie explique, selon elle, le choix de privilégier la bienveillance dans ses émissions sans renoncer à l’information. L’objectif est de permettre au public de repartir avec des éléments nouveaux, un autre éclairage ou une meilleure compréhension d’un sujet.
Elle invite ainsi les jeunes journalistes à ne pas confondre rapidité et réussite. Dans un environnement dominé par les réseaux sociaux, où une vidéo peut devenir virale en quelques heures, elle défend au contraire la patience et le travail construit dans la durée.
Faire la part des choses
En guise de conclusion, Juliette Fievet a livré une métaphore autour du colibri, petit oiseau qui, dans une légende populaire, tente à lui seul de participer à l’extinction d’un incendie dans la jungle en transportant de petites gouttes d’eau.
L’histoire lui permet de transmettre de démontrer que chacun peut agir à son échelle, sans attendre d’avoir une influence considérable pour commencer à produire un changement.
« Moi je sais que je n’allais pas éteindre le feu dans la jungle mais au moins j’ai fait ma part. », a-t-elle raconté.
Pour elle, cette philosophie dépasse largement le journalisme et peut s’appliquer à tous les secteurs professionnels. Il s’agit de commencer par son environnement immédiat, de travailler sérieusement et de comprendre que l’action individuelle peut contribuer à une dynamique collective.
« On a beaucoup plus de pouvoir qu’on ne le pense. Commençons par nous-mêmes, commençons par notre microcosme et puis peut-être que ça va influencer le macrocosme. Faites votre part, ne soyez pas défaitistes. », a-t-elle encouragé.
Dans un secteur médiatique marqué par les réseaux sociaux et la course à la visibilité, Juliette Fievet a plutôt insisté sur la patience, l’humilité, l’honnêteté intellectuelle et la responsabilité de ceux qui racontent et donnent la parole.
Lydia Mangala


