Dakar
Invitée au 2ᵉ Forum des féministes sénégalaises, la Directrice exécutive de l’ASBL Afia Mama, Anny Modi, a livré une intervention remarquée sur les dérives contemporaines de la lutte féministe en République démocratique du Congo (RDC), appelant à une relecture critique des discours dominants à l’aune des enjeux géopolitiques et néocoloniaux.
Une lutte féministe prise dans les rapports de force globaux
Dès l’introduction, Anny Modi a posé le cadre : dans un monde globalisé, les concepts féministes, égalité de genre, masculinité positive, lutte contre les violences basées sur le genre (VBG) sont de plus en plus intégrés aux politiques publiques et aux programmes internationaux. Mais, a-t-elle averti, leur usage n’est pas neutre.
« Ces concepts, lorsqu’ils sont déconnectés des réalités locales et des rapports de pouvoir mondiaux, deviennent des instruments au service d’intérêts économiques et stratégiques qui ne transforment pas structurellement la condition des femmes », a-t-elle déclaré.
Conflits armés, ressources stratégiques et invisibilisation des femmes
Au cœur de son analyse, la conférencière a rappelé que la militarisation persistante de l’Est de la RDC est indissociable des convoitises autour des minerais stratégiques coltan, cobalt, or, indispensables aux technologies modernes.
Dans ce contexte, la lutte féministe est trop souvent cantonnée à la gestion des conséquences humanitaires des conflits, notamment les VBG, sans remise en cause des causes structurelles.
« Les femmes congolaises subissent les conflits, mais elles sont systématiquement exclues des négociations de paix et des décisions géostratégiques qui façonnent leur avenir », a-t-elle déploré.
Des concepts importés aux relents néocoloniaux
Anny Modi a également pointé l’importation massive de cadres conceptuels féministes dans les politiques de développement et les réponses humanitaires. Selon elle, ces approches standardisées relèvent parfois d’une logique néocoloniale.
« On impose des solutions préfabriquées qui servent d’alibi, pendant que se poursuivent des politiques économiques inéquitables et l’exploitation des ressources congolaises par des multinationales », a-t-elle soutenu, évoquant l’impact des ajustements structurels et des accords commerciaux déséquilibrés.
Femmes absentes des débats sur la transition énergétique
Autre angle fort de son intervention : l’exclusion des femmes congolaises des débats mondiaux sur la transition énergétique, l’économie verte et la justice climatique.
Alors que la RDC occupe une place centrale dans ces enjeux grâce à ses minerais critiques, la gouvernance de ces ressources reste dominée par des acteurs étatiques et privés internationaux.
« Les femmes, pourtant gardiennes des communautés et des écosystèmes, sont marginalisées dans des décisions qui affectent directement leurs territoires et leurs vies », a souligné la Directrice exécutive d’Afia Mama.
Une lutte dépolitisée et fragmentée
Selon Anny Modi, l’instrumentalisation de la cause féministe entraîne une dépolitisation des combats et une fragmentation des revendications. Les approches technocratiques, dictées par des bailleurs internationaux, réduisent la lutte à des indicateurs mesurables, souvent déconnectés des enjeux de souveraineté politique, économique et écologique.
« On affaiblit la portée transformatrice du féminisme en le coupant des luttes pour la justice sociale et la souveraineté des peuples », a-t-elle averti.
Appel à une solidarité féministe transnationale
En conclusion, Anny Modi a plaidé pour une refondation de la lutte féministe en RDC dans une perspective de solidarité transnationale. Elle a appelé à articuler les combats locaux aux dynamiques régionales et mondiales, en dénonçant les systèmes d’oppression imbriqués que sont le patriarcat, le néocolonialisme et le capitalisme global.
« Les femmes congolaises ne sont pas seulement des victimes. Elles sont des actrices majeures des résistances face aux systèmes d’exploitation et de prédation mondiale », a-t-elle conclu, sous les applaudissements des participantes.
Soulignons que la responsable d’Afia Mama a rappelé que le féminisme africain, pour être émancipateur, doit rester politique, enraciné dans les réalités locales et résolument tourné vers la transformation des rapports de pouvoir globaux.
Joséphine Mawete


