Lors du forum public organisé ce jeudi 25 septembre 2025 par l’Institut Congolais de Recherche sur la Politique, la Gouvernance et la Violence (Ebuteli), le Professeur Albert Malukisa Nkuku Jolino, directeur du pilier Gouvernance, a livré une intervention riche et percutante sur la note d’analyse consacrée au pouvoir coutumier, à la politique et à la corruption en République démocratique du Congo.
Face à un auditoire composé de chefs coutumiers, chercheurs, responsables politiques et membres de la société civile, il a exposé les résultats d’une recherche approfondie portant sur l’interdépendance entre autorité traditionnelle et enjeux politiques, en éclairant les risques et les défis qui en découlent.
Un lien historique et structurant
Le Professeur Albert Malukisa a d’abord replacé la réflexion dans une perspective historique.
L’implication des chefs coutumiers dans la politique congolaise ne date pas d’hier : avant la décolonisation, leur rôle était déjà important et, pendant la période révolutionnaire, il s’est intensifié.
Depuis 2006, avec le retour des élections démocratiques, leur influence s’est renforcée, notamment à travers leur participation directe à l’élection des gouverneurs et des sénateurs.
Cette dépendance mutuelle entre chefs coutumiers et pouvoirs politiques est aujourd’hui au centre du débat.
Le Professeur a interrogé : comment cette relation se nourrit-elle et quels en sont les effets, particulièrement dans un contexte où la corruption reste profondément enracinée ?
Une méthodologie rigoureuse pour comprendre la réalité
L’exposé du Professeur a été appuyé sur une recherche solide, menée à travers 106 entretiens avec une diversité d’acteurs comprenant les chefs coutumiers, magistrats, les responsables administratifs, les membres de la société civile et les acteurs politiques.
Ce travail de terrain a couvert plusieurs provinces stratégiques telles que le Katanga, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l’Ituri, le Haut-Uélé et le Bas-Uélé.
Ce choix méthodologique visait à tenir compte de la diversité culturelle et politique du pays et à capitaliser sur l’expertise locale.
Résultats marquants : pauvreté, dépendance et corruption

Le Professeur Albert Malukisa a mis en lumière un constat central : la pauvreté des autorités coutumières les rend particulièrement vulnérables à la corruption.
Bien que l’État reconnaisse leurs droits et leur verse une rémunération ainsi que des frais de représentation, ces ressources restent insuffisantes.
Ces chefs, qui gèrent la vie quotidienne de près de 70 % de la population congolaise vivant en milieu rural, se trouvent souvent dans l’obligation de recourir à l’appui d’acteurs politiques.
Lors des périodes électorales, cette dépendance se matérialise clairement par le fait que les chefs coutumiers sont approchés pour soutenir des candidats ou des listes électorales. En retour, ils obtiennent parfois des financements ou la réalisation de projets communautaires. Cette logique crée des opportunités de corruption et fragilise leur indépendance.
Le Professeur a également souligné l’existence de conflits locaux, fonciers et communautaires qui accentuent l’instrumentalisation politique du pouvoir coutumier.
Ces conflits, souvent liés à l’accès aux ressources naturelles, exposent les chefs coutumiers à des pressions politiques et financières, renforçant des pratiques clientélistes.
Un enjeu majeur pour la cohésion sociale
L’intervention a rappelé que l’engagement politique direct des chefs coutumiers suscite des tensions au sein des communautés.
En s’alignant sur des partis ou des candidats, ces autorités peuvent perdre leur rôle de garants de l’unité et du vivre-ensemble, entraînant une fragilisation de la cohésion sociale.

La compétition autour des ressources naturelles ajoute une dimension supplémentaire à ces enjeux. Certaines provinces, riches en minerais ou autres ressources stratégiques, deviennent des terrains de jeu pour des logiques de patronage, plaçant les chefs coutumiers au cœur de négociations politiques délicates.
Recommandations pour un cadre plus juste et protecteur
Face à ces constats, le Professeur Albert Malukisa a formulé plusieurs recommandations notamment :
– limiter l’engagement politique direct des chefs coutumiers pour préserver leur mandat traditionnel ;
– promouvoir une approche collective pour consolider leur rôle ;
– et réviser la loi de 2015 régissant l’élection des chefs coutumiers afin de clarifier leur statut et renforcer leur autonomie.

Ces recommandations visent à assurer une meilleure gouvernance locale, à protéger le pouvoir coutumier de l’instrumentalisation politique et à favoriser la transparence dans la gestion des affaires coutumières.
Une intervention qui ouvre la voie à un débat essentiel
L’intervention du Professeur Albert Malukisa au forum d’Ebuteli a été une contribution majeure à la réflexion sur la gouvernance en RDC.
Elle a permis de mettre en lumière les défis et tensions qui entourent le rôle des chefs coutumiers dans un contexte politique complexe et marqué par la corruption.
Elle ouvre la voie à une réflexion collective sur les moyens de préserver la dignité et l’autonomie des autorités traditionnelles, tout en intégrant leur rôle dans un système démocratique et transparent. Ce débat reste plus que jamais crucial pour l’avenir politique et social de la République démocratique du Congo.
Lydia Mangala


