Dans le cadre de la deuxième journée du 23e séminaire du Réseau francophone des régulateurs des télécommunications (Fratel), tenu du 27 au 28 avril à Kinshasa, les experts réunis autour de la troisième table ronde ont interrogé un enjeu devenu central dans l’écosystème numérique : comment s’assurer que les nouveaux réseaux télécoms, notamment la fibre optique et les réseaux mobiles, soient non seulement déployés, mais surtout correctement exploités, maintenus et durablement performants pour les utilisateurs.
Présidée par Jean-Célestin Endoke, Directeur des affaires juridiques et internationales à l’ARPCE (République du Congo), la session a mis en lumière la qualité d’un réseau ne se limite pas à sa construction, mais dépend surtout de sa gestion quotidienne, de sa supervision et de la coordination entre acteurs.

Dès l’introduction, Wilgon Berthold Tsibo, Directeur Afrique chez Tactis, a posé le cadre conceptuel en rappelant que la qualité d’exploitation ne peut être isolée des autres dimensions de la qualité réseau. Il a distingué trois niveaux interdépendants notamment la qualité de service mesurée par les performances techniques des opérateurs, la qualité d’expérience qui traduit la perception réelle de l’utilisateur et enfin la qualité d’exploitation, décrite comme la capacité interne d’un opérateur à faire fonctionner et maintenir son réseau dans le temps.
« La qualité d’expérience reste subjective, dépendant de l’équipement, de la zone et de l’usage, tandis que la qualité d’exploitation conditionne la continuité même du service », a-t-il distingué.

Dans la même logique, il a alerté sur les fragilités structurelles observées dans plusieurs pays, où la multiplication des intervenants dans la chaîne de valeur engendre des dysfonctionnements, notamment dans la maintenance et les raccordements.
« Les opérateurs privilégient souvent des interventions curatives au détriment de la maintenance préventive », a-t-il souligné, plaidant pour un renforcement des référentiels techniques obligatoires, des mécanismes de supervision et des indicateurs opposables accompagnés, si nécessaire, de sanctions.

L’expérience française a ensuite été présentée par Laure de La Raudière, Présidente de l’ARCEP France, qui a illustré l’importance d’un encadrement rigoureux dans un contexte de forte maturité numérique. Avec 94 % des locaux couverts par la fibre optique et près de 80 % des abonnements internet fixe désormais en fibre, la France fait face non plus à un défi de déploiement, mais de qualité d’exploitation.
Elle a rappelé que la régulation repose sur une architecture équilibrée entre mutualisation des infrastructures, obligations d’accès et dispositifs de transparence. Dans les zones denses, plusieurs réseaux coexistent, tandis que dans les zones rurales, un seul opérateur est présent, soumis à des obligations spécifiques pour éviter les situations de monopole local.

Surtout, l’ARCEP a mis en place une collecte d’indicateurs de qualité particulièrement structurante avec les taux de pannes, les échecs de raccordement, les malfaçons ou encore les délais de réparation. Ces données sont publiées et comparées, réseau par réseau, afin d’identifier les écarts de performance.
« La transparence est essentielle pour améliorer la qualité. Elle permet de voir, noir sur blanc, quels opérateurs assurent réellement une bonne exploitation de leur réseau », a-t-elle expliqué, en soulignant que certains réseaux affichent désormais des taux de panne extrêmement faibles, autour de 0,12 à 0,13 %.

Cette démarche de publication a eu un effet direct sur les comportements des opérateurs, poussés à améliorer leurs processus internes. La régulation française repose également sur des obligations de complétude du déploiement et sur des mécanismes de sanction en cas de non-respect des engagements.
Dans une perspective plus globale, Jean-Baptiste Millogo, Directeur en charge des technologies et du développement de l’Internet à l’Internet Society, a insisté sur la disponibilité des données. Selon lui, l’un des obstacles majeurs à une bonne qualité d’exploitation réside dans le manque d’informations fiables sur les infrastructures existantes.
« On a besoin de données fiables pour aider à la décision et orienter les investissements », a-t-il affirmé, en soulignant que la cartographie des réseaux reste incomplète dans de nombreux pays, notamment en Afrique.

Cette absence de visibilité complique la coordination entre opérateurs, ralentit les déploiements et limite l’optimisation des investissements.
Il a plaidé pour des initiatives de standardisation et de partage des données d’infrastructure, permettant une meilleure planification des réseaux, mais aussi une gestion plus efficace des interventions techniques et des situations de crise.
Il faudrait noter que la qualité d’exploitation des réseaux ne dépend plus uniquement de la technologie, mais d’un ensemble de facteurs systémiques incluant la régulation, la transparence, la coordination entre acteurs et la disponibilité des données. Elle conditionne désormais la résilience des réseaux, la confiance des utilisateurs et, plus largement, la capacité des États à tirer pleinement parti des infrastructures numériques.
Dans un secteur en mutation rapide, les intervenants ont ainsi rappelé qu’un réseau performant n’est pas seulement celui qui est déployé, mais celui qui est correctement exploité, surveillé et continuellement amélioré dans la durée.
Lydia Mangala


