Lors des « Rencontres de l’IA » tenues ce mardi 21 avril au Centre Wallonie-Bruxelles à Kinshasa, l’intervention de Melchior Essomassor, expert en marketing digital, communication stratégique et transformation numérique, a marqué les esprits par la densité de son analyse et la franchise de son regard sur les mutations en cours.
Invité à intervenir sur le thème « Que devient le développement mondial lorsque la production, la recherche, la langue, la science et même l’action physique sont influencées par l’intelligence artificielle ? », il a livré une réflexion structurée autour des bouleversements profonds que l’IA impose aux économies et aux sociétés.
Revenant sur son expérience personnelle, il a confié avoir été frappé dès 2019 par les discours alarmistes autour de l’intelligence artificielle et de son impact sur l’emploi.

« Je ne veux pas aller au chômage », a-t-il rappelé ce qu’il s’était dit, avant de préciser que ces inquiétudes ont progressivement laissé place à une lecture plus stratégique des transformations en cours.
Selon lui, le monde entre dans une phase inédite où le temps cognitif est en train d’être industrialisé, c’est-à-dire une accélération massive de la production intellectuelle grâce aux outils d’IA. Il souligne que cette transformation modifie directement la valeur du travail humain. Pour lui le vrai sujet, c’est la quantité de travail que l’IA commence à compresser.
Dans son analyse, il insiste également sur un basculement fondamental de la valeur. Lorsque certaines tâches deviennent automatisées, notamment la rédaction ou la production de brouillons, la rareté se déplace ailleurs.
« Quand le brouillon devient quasi gratuit, la valeur migre », a-t-il expliqué, posant une question centrale : qu’est-ce qui devient réellement rare chez l’humain dans ce nouveau contexte ?

Melchior Essomassor a ensuite alerté sur ce qu’il appelle le danger de l’erreur élégante, c’est-à-dire une erreur produite par l’IA mais présentée de manière convaincante.
« Le danger n’est pas l’erreur, mais l’erreur élégante », a-t-il averti, appelant à renforcer l’esprit critique face aux contenus générés automatiquement.
Abordant les dynamiques générationnelles, il a mis en évidence un paradoxe selon lequel les jeunes, très exposés aux outils numériques, ont tendance à accorder une confiance excessive aux réponses de l’IA, tandis que les générations plus âgées peinent parfois à s’adapter aux changements technologiques.
« Les jeunes doivent approfondir leurs bases pour ne pas tomber dans le piège de l’erreur élégante », a-t-il insisté.
Pour lui, l’intelligence artificielle transforme également la hiérarchie des compétences. L’expérience, autrefois acquise avec le temps, peut désormais être partiellement simulée ou accélérée.
« L’IA met parfois votre expérience dans les mains d’un stagiaire », a-t-il illustré, soulignant une recomposition profonde des rapports professionnels.

Il a également évoqué la disparition progressive des frontières linguistiques et géographiques sous l’effet des technologies, estimant que les marchés deviennent de plus en plus globaux. Dans le même temps, il a rappelé que la science et la recherche évoluent désormais à un rythme accéléré, ce qui oblige les institutions à s’adapter rapidement sous peine d’être dépassées.
Sur le plan économique et géopolitique, il a mis en garde contre une nouvelle forme de dépendance technologique.
« Qui contrôle le compute contrôle la productivité », a-t-il affirmé, avant de poser une question stratégique pour l’Afrique : sera-t-elle consommatrice ou productrice d’intelligence artificielle à l’horizon 2050 ?
« Si nous ne choisissons pas, nous avons déjà choisi par défaut », a-t-il martelé.
Il a insisté sur la nécessité pour les pays africains d’intégrer leurs langues, leurs réalités et leurs données dans les modèles d’IA afin de ne pas être exclus des systèmes de demain.
Interrogé sur la question du remplacement de l’homme par l’intelligence artificielle, il a reconnu qu’il s’agit d’un débat légitime, mais encore sans réponse définitive. Toutefois, il a insisté que l’absence de gouvernance expose les sociétés à de fortes vulnérabilités.
« C’est à nous d’encadrer cette technologie pour ne pas être dépassés par notre propre création », a-t-il averti.

Pour conclure, Melchior Essomassor a appelé à un recentrage stratégique sur les bases fondamentales plutôt que sur une course effrénée aux outils technologiques.
« Si vous devez investir aujourd’hui dans quelque chose, investissez dans les fondamentaux », a-t-il recommandé.
Enfin, il a rappelé que l’intelligence artificielle ne remplace pas l’humain, elle le révèle.
« L’IA n’est pas une intelligence de remplacement, c’est un amplificateur d’intelligence », a-t-il affirmé, invitant les participants à ne pas résister au changement, mais à apprendre à s’y positionner intelligemment.
Melchior Essomassor a laissé une salle attentive face à la conviction selon laquelle l’intelligence artificielle ne constitue pas une rupture contre l’humain, mais un miroir qui en amplifie les forces comme les limites.
Dans un monde en recomposition rapide, il a appelé à dépasser les peurs pour entrer dans une logique de construction, de discernement et d’adaptation, une manière de rappeler que l’avenir ne se subit pas, il se prépare, et que la véritable question n’est plus de savoir si l’IA transformera nos sociétés, mais comment chacun choisira d’y prendre part.
Lydia Mangala


