Dans un contexte où les défenseurs des droits humains font face à des menaces de plus en plus complexes, à la fois physiques, psychologiques et numériques, l’organisation Afia Mama ASBL, en partenariat avec l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), a procédé au lancement de la deuxième phase du programme de Protection intégrée et résilience des défenseurs des droits humains (PIR-DDH), lors d’un atelier tenu vendredi 12 juin au Silikin Village.
Cette rencontre a combiné la restitution des résultats de la première phase du programme, un atelier de renforcement des capacités en sécurité numérique, et l’annonce officielle de l’extension du mécanisme PIR-DDH, en présence des défenseurs des droits humains, d’experts, ainsi que des partenaires techniques et diplomatiques, dont l’Ambassade de la République fédérale d’Allemagne en RDC et la Délégation de l’Union européenne.
158 défenseurs accompagnés : un dispositif dépassé par l’ampleur des besoins
Ouvrant la séquence consacrée au bilan, la directrice exécutive d’Afia Mama ASBL, Anny T. Modi, a dressé un état des lieux révélateur de l’ampleur des besoins en matière de protection.
« Le programme PIR-DDH a été soutenu par l’Ambassade de la République fédérale d’Allemagne en RDC. Il était conçu pour offrir un appui momentané aux défenseurs des droits humains arrivant de l’Est pour une durée maximale de 60 jours », a-t-elle rappelé.

Mais sur le terrain, la réalité a rapidement dépassé les prévisions initiales. Alors que 75 défenseurs devaient être accompagnés, ce sont finalement 158 personnes qui ont bénéficié du mécanisme.
« Au terme de la première phase, nous en avons soutenu 158 défenseurs des droits humains », a-t-elle annoncé, soulignant un écart significatif entre la planification et les besoins réels.

Elle a également insisté sur la dimension humaine du programme, marqué par des situations de détresse prolongée nécessitant des réponses plus larges que prévu, notamment en matière d’hébergement, de soutien psychosocial et d’accès aux soins, en collaboration avec la Voix des Sans Voix (VSV) et la Délégation de l’Union européenne.
L’Allemagne plaide pour une protection transitoire et des réponses durables

Représentant l’Ambassade d’Allemagne en RDC, Paul est revenu sur les limites structurelles des mécanismes d’urgence classiques, conçus pour des situations de danger immédiat.
« Normalement, ces programmes sont conditionnés par le danger immédiat à la vie et à la santé d’une personne. Mais lorsqu’une personne arrive à Kinshasa après avoir fui l’Est, ce critère n’est plus forcément rempli », a-t-il expliqué.

Selon lui, cette réalité crée un vide de protection pour des défenseurs qui, bien que hors de leur zone de danger initiale, restent extrêmement vulnérables dans leur nouvel environnement.
« Ces personnes n’ont rien lorsqu’elles arrivent à Kinshasa », a-t-il insisté, mettant en lumière leur précarité socio-économique totale.

Face à cette situation, l’ambassade a soutenu un projet pilote de protection transitoire, mis en œuvre sur une période courte entre septembre et décembre 2015, afin de répondre à l’urgence sans créer une dépendance prolongée.
« La responsabilité de l’ambassade ne peut pas s’étendre sur des années et des années. Une société civile en exil ne peut pas être une solution permanente », a-t-il averti, appelant à une meilleure prise de relais par les acteurs nationaux et internationaux.
Une approche de protection au-delà des mécanismes institutionnels
Dans une intervention forte, le directeur exécutif de la Voix des Sans Voix pour les Droits de l’Homme (VSV), Rostin Manketa Nkwahata, a mis l’accent sur la dimension humaine de la protection des défenseurs des droits humains.
« La vertu essentielle sans laquelle on ne peut pas protéger les droits humains, c’est l’amour du prochain », a-t-il déclaré.

Pour lui, la protection ne peut être uniquement institutionnelle ou technique.
« Lorsque l’autre est en difficulté, on porte cette situation comme si elle nous appartenait », a-t-il ajouté.
Il a rappelé l’urgence d’une réponse rapide face aux situations de crise.
« Quand on perd un défenseur des droits humains, c’est toute la communauté qui perd », a-t-il averti, appelant à une réactivité immédiate face aux urgences, même en dehors des contraintes administratives habituelles.

Le responsable de la VSV a également insisté sur la nécessité d’une disponibilité permanente des acteurs de protection, même en dehors des horaires habituels.
« Parfois même un samedi, on m’appelle en disant qu’il y a des cas urgents. Et on se dit : que faire ? Mais il faut agir, parce qu’il y a des vies en jeu », a-t-il témoigné.
Cybersécurité : des menaces invisibles mais constantes

La dimension numérique de la protection a été au cœur de l’atelier, animé par l’expert en cybersécurité Trésor Kalonji, qui a alerté sur les risques croissants liés à l’utilisation des outils numériques.
« Votre téléphone, c’est votre vie, mais c’est aussi une arme », a-t-il prévenu d’entrée de jeu, illustrant la double nature des technologies actuelles.

Selon lui, un simple clic peut suffire à compromettre entièrement un dispositif.
« Un seul lien suffit pour infecter un appareil et exposer toutes les données qu’il contient », a-t-il expliqué, insistant sur la facilité avec laquelle les attaques numériques peuvent être menées.

Il a également souligné la diversité des acteurs impliqués dans les mécanismes de surveillance, allant des institutions étatiques aux acteurs privés.
« La première protection, c’est le comportement humain », a-t-il rappelé, insistant sur la vigilance individuelle comme première ligne de défense.
Lancement de la deuxième phase du PIR-DDH
La directrice exécutive d’Afia Mama a officiellement annoncé le lancement de la deuxième phase du programme PIR-DDH, désormais appuyé par l’OMCT.
Cette nouvelle phase vise à consolider les acquis de la première, tout en renforçant les dispositifs de protection, notamment en faveur des femmes défenseures des droits humains, avec un accent particulier sur la santé mentale, physique et reproductive.
L’OMCT appelle à renforcer la solidarité entre défenseurs

Intervenant en visioconférence, le Responsable de la région d’Afrique au siège international de l’OMCT à Genève, Isidore Collins Ngueuleu, a salué les résultats obtenus lors de la première phase du programme.
« Cette première phase a permis de construire une véritable architecture de protection pour les défenseurs des droits humains », a-t-il affirmé.
Il a surtout insisté sur la nécessité de renforcer les réseaux entre acteurs.

« Nous devons créer une véritable communauté de protection où les organisations peuvent s’entraider, partager et agir ensemble », a-t-il souligné.
Une réponse collective face à des défis persistants

Au terme des échanges, il s’est dégagé le constat selon lequel la protection des défenseurs des droits humains en RDC ne peut plus se limiter à des interventions ponctuelles, mais exige une approche structurée, durable et collective.
Entre urgence humanitaire, sécurité numérique et solidarité internationale, le programme PIR-DDH s’impose désormais comme un dispositif essentiel, mais encore dépendant d’un engagement renforcé des partenaires.
Dans un contexte où les menaces évoluent aussi vite que les outils technologiques, les intervenants ont unanimement appelé à renforcer la résilience des défenseurs, afin de leur permettre de continuer leur mission dans des conditions plus sûres et plus dignes.
Lydia Mangala


