À la Résidence d’Espagne à Kinshasa, les mots ont parfois eu le poids d’un cri d’alarme. Le jeudi 7 mai, journalistes, diplomates, responsables des médias, activistes et défenseurs des droits humains se sont retrouvés autour d’une table ronde organisée par l’Ambassade d’Espagne en République démocratique du Congo pour réfléchir au thème : « Rôle des médias à l’égard des violences faites aux femmes ».
Cette activité est apparue comme un espace de vérité, de remise en question et d’engagement collectif face à une réalité encore profondément enracinée dans la société congolaise, celle de la banalisation des violences faites aux femmes.
Organisée à l’issue de deux jours d’atelier réunissant plusieurs professionnels des médias et acteurs de la société civile, cette table ronde a mis en lumière la conviction selon laquelle les médias ne peuvent plus rester de simples témoins silencieux des violences basées sur le genre. Ils doivent désormais devenir des acteurs majeurs du changement social, de la prévention et de la défense des victimes.
L’ambassadrice d’Espagne en RDC, Maria Del Carmen Díez Orejas, a ouvert les échanges en appelant à une transformation profonde des mentalités. Pour la diplomate espagnole, les textes de loi, les condamnations judiciaires et les engagements politiques ne suffisent plus si les sociétés continuent à tolérer culturellement les violences faites aux femmes.
« Les lois et la volonté politique ne suffisent pas. Il faut aussi changer les mentalités. On ne peut pas continuer à banaliser cette violence. La condamnation judiciaire est importante, mais la condamnation sociale l’est tout autant », a-t-elle déclaré avec gravité.

Face à un public composé de journalistes, de responsables des médias et d’activistes, l’ambassadrice a insisté sur le rôle immense des professionnels de l’information dans la construction de l’opinion publique. Selon elle, les médias possèdent le pouvoir de sensibiliser, d’éduquer, mais aussi de déconstruire les stéréotypes qui alimentent les violences basées sur le genre.
« La société doit protéger les victimes et refuser de normaliser les agresseurs », a-t-elle ajouté, appelant les médias à devenir des outils de transformation sociale.
Parmi les interventions les plus marquantes de cette rencontre figure celle de Julienne Lusenge, militante des droits des femmes et figure majeure de la lutte contre les violences sexuelles en RDC. Avec une parole nourrie par des années d’engagement sur le terrain, elle a captivé l’assistance en rappelant combien le journalisme peut devenir un puissant levier de changement lorsqu’il est mis au service des communautés.
Revenant sur son expérience dans les radios communautaires, Julienne Lusenge a expliqué comment les médias de proximité avaient permis de donner une voix aux populations souvent oubliées, notamment aux femmes vivant dans des zones affectées par les conflits.
« Nous allions dans les villages, nous écoutions les femmes, les jeunes, les familles. Ensuite, nous ramenions leurs préoccupations à la radio. Nous invitions des médecins, des magistrats et des experts pour répondre aux questions des communautés. Le journalisme doit servir à éduquer et à changer les comportements », a-t-elle expliqué.
Elle a dénoncé l’indifférence collective face aux souffrances vécues par des milliers de femmes, particulièrement dans l’Est de la RDC où les violences sexuelles continuent de détruire des vies entières.
« Aussi longtemps que les femmes seront diminuées, la guerre ne finira pas. Les médias ont un rôle immense à jouer pour dénoncer les violences sexuelles et défendre la dignité des femmes », a martelé l’activiste.

Julienne Lusenge a également critiqué certaines dérives médiatiques, regrettant que plusieurs contenus audiovisuels privilégient le sensationnel, les polémiques ou le divertissement vide au détriment des programmes éducatifs capables de transformer les comportements.
« La radio et la télévision doivent éduquer, pas seulement diffuser des insultes, des musiques ou des émissions sans contenu. Le journalisme doit apporter des solutions et aider à lutter contre les violences faites aux femmes », a-t-elle insisté sous les applaudissements de l’assistance.
Prenant ensuite la parole, Cyrille Kileba Pok’Ames, vice-président de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) et président de l’Association des éditeurs de presse du Congo, a développé une réflexion profonde sur les responsabilités sociales du journaliste dans le traitement des violences basées sur le genre. Selon lui, plusieurs formes de violences contre les femmes sont devenues tellement banales dans les habitudes sociales qu’elles finissent parfois par être reproduites inconsciemment dans les contenus médiatiques.
« La violence contre la femme peut être très douce, très banale. Et si les médias la banalisent aussi, ils deviennent complices et coupables de cette violence », a-t-il averti.
Le responsable de l’UNPC a dénoncé certains stéréotypes sexistes encore présents dans les productions médiatiques et a appelé les journalistes à exercer leur métier avec davantage de responsabilité et de vigilance.
Il a également tenu à rappeler les limites du rôle journalistique dans le traitement des affaires judiciaires liées aux violences faites aux femmes.
« Le journaliste n’est pas magistrat. Il a relaté un fait. Ne lui demandez pas de faire le travail du juge », a-t-il expliqué, tout en insistant sur l’importance d’un traitement rigoureux des informations afin de lutter contre l’impunité.
De son côté, la journaliste et activiste de Bukavu Caddy Adzuba, présidente de l’Association des Femmes des Médias (AFEM), a livré un plaidoyer puissant en faveur d’un journalisme engagé, humain et profondément conscient de sa responsabilité sociale.
Très applaudie par les participants, elle a rappelé que les violences faites aux femmes ne concernent pas uniquement les zones en conflit ou les provinces de l’Est du pays, mais touchent l’ensemble de la société congolaise.
« La femme violentée, ce n’est pas seulement la femme de l’Est. C’est ta sœur, ta mère, ta tante ou ta femme. Les journalistes doivent prendre conscience de cela et faire correctement leur travail », a-t-elle déclaré.

Pour Caddy Adzuba, les médias ont le pouvoir de rendre visibles les souffrances longtemps étouffées par les silences, les traditions ou encore les rapports de domination.
« Le journalisme donne une voix aux victimes, interpelle les autorités et influence les politiques publiques. Le quatrième pouvoir peut changer le monde avec un micro et un stylo », a-t-elle affirmé.
Elle a regretté que certaines rédactions traitent encore les violences sexuelles comme de simples faits divers sans mesurer les conséquences humaines et sociales de ces crimes.
« On parle du viol d’une femme comme on parlerait du chou et des carottes. Pourtant, c’est toute une communauté qui est touchée », a-t-elle dénoncé.
L’activiste a également insisté sur la nécessité pour les journalistes d’assurer un suivi sérieux des dossiers judiciaires liés aux violences faites aux femmes.
« Le travail du journaliste ne doit pas s’arrêter au premier reportage. Quand justice est rendue aux victimes et que les médias suivent les dossiers jusqu’à la fin, cela peut aussi dissuader d’autres agresseurs », a-t-elle soutenu.
Par la suite est venu le témoignage bouleversant de Carolina Pecharromán, journaliste espagnole spécialisée dans les questions de genre au sein des médias publics espagnols et animatrice de l’atelier.

Avec beaucoup d’émotion, elle a raconté l’histoire d’un reportage réalisé en Colombie sur une femme victime d’un groupe armé. Quelques temps après la diffusion du témoignage, cette femme avait été assassinée. Très marquée par cette tragédie, la journaliste a reconnu porter encore aujourd’hui le poids moral de cette histoire. Selon elle, la médiatisation du témoignage aurait involontairement permis aux bourreaux d’identifier leur victime. À travers ce récit poignant, Carolina Pecharromán a voulu rappeler les lourdes responsabilités éthiques auxquelles les journalistes sont confrontés lorsqu’ils couvrent des sujets sensibles dans des contextes de violence ou de guerre.
« Chaque fois que les femmes avancent pour réclamer leurs droits, elles rencontrent une résistance terrible. Mais il faut rester debout et continuer le combat pour un futur meilleur », a-t-elle déclaré.
Prenant à son tour la parole, Rosa Masala, directrice exécutive de l’Union Congolaise des Femmes des Médias (UCOFEM), est revenue sur le long combat mené par les femmes journalistes pour se faire une place dans les rédactions congolaises. Elle a dénoncé les discriminations, les préjugés et les formes de rejet auxquelles plusieurs jeunes femmes faisaient face dans les médias.
« Beaucoup de jeunes filles qui allaient demander des stages ou leur intégration dans des rédactions ne trouvaient pas leur place. On sentait qu’il y avait une forme de rejet et, avec le temps, nous avons compris qu’il y avait aussi des préjugés derrière », a-t-elle expliqué.

Elle a rappelé que l’UCOFEM avait été créée pour défendre les droits des femmes journalistes et promouvoir leur accès aux postes de responsabilité dans les médias.
« Nous avons commencé avec de petites cotisations, mais nous avons organisé des formations, accompagné des jeunes journalistes et sensibilisé les rédactions. Aujourd’hui, même si le combat n’est pas terminé, beaucoup de choses ont changé », a-t-elle affirmé.
Rosa Masala a également insisté sur l’importance d’un journalisme plus humain et plus engagé dans la protection des victimes.
« Le journalisme est une profession qui mérite d’avoir des hommes et des femmes qui l’exercent », a-t-elle soutenu, rappelant le rôle essentiel des femmes journalistes dans la défense des droits humains.
Les échanges ont démontré que les médias peuvent soit contribuer à la banalisation des violences, soit devenir des instruments puissants de transformation sociale.
Dans un pays encore profondément marqué par les violences sexuelles, particulièrement dans sa partie orientale, cette rencontre aura eu le mérite de rappeler que les mots, les images et les récits médiatiques ont un impact immense sur les consciences collectives.
Cette table ronde a surtout lancé un appel aux journalistes congolais d’exercer leur métier avec responsabilité, éthique, courage et humanité afin de faire des médias non plus de simples relais d’informations, mais de véritables acteurs de la lutte contre les violences faites aux femmes.
Lydia Mangala


