Dans un contexte où la République démocratique du Congo se cherche entre tradition, modernité et enjeux politiques, l’Institut Congolais de Recherche sur la Politique, la Gouvernance et la Violence, Ebuteli, a organisé ce jeudi 25 septembre un forum public d’une portée majeure.
Intitulé « Pouvoir coutumier, politique et corruption », cet événement s’est tenu à la salle Metena de la résidence Saint Pierre Claver et a rassemblé une cinquantaine d’acteurs clés notamment les chefs coutumiers, les chercheurs, les responsables politiques, les représentants des institutions et les membres de la société civile
Sous la modération de Débora Sabanga, fellow à Ebuteli, les discussions ont mis en lumière le rôle déterminant, mais souvent ambigu, des autorités coutumières dans la gouvernance congolaise, tout en posant la question sensible de leur exposition aux pratiques de corruption.
Une réalité politique profondément ancrée
Depuis la relance des élections en 2006, la République démocratique du Congo a vu se redéfinir les rapports entre le pouvoir coutumier et la sphère politique.
Les chefs coutumiers ne sont plus de simples figures traditionnelles , ils interviennent aujourd’hui directement dans les processus électoraux, participent à l’élection de gouverneurs et de sénateurs, et sont sollicités comme relais de mobilisation.
Leur rôle dépasse largement les limites de la coutume, il devient un levier politique que tous cherchent à capter.
Ces évolutions trouvent également leur expression dans les enjeux locaux tels que les conflits fonciers, communautaires ou liés à l’exploitation des ressources naturelles.
Dans ce contexte, le pouvoir coutumier devient à la fois un acteur incontournable et une proie à des logiques de captation politique.
Une recherche profonde pour éclairer le débat public
Ebuteli, en collaboration avec Afriwatch et le consortium « Le Congo n’est pas à vendre », a souhaité que ce forum dépasse la simple discussion et s’appuie sur une analyse solide.
Cette démarche repose sur une note d’analyse issue de 106 entretiens, couvrant plusieurs provinces stratégiques comme le Katanga, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, l’Ituri, le Haut-Uélé et le Bas-Uélé
Les conclusions sont sans équivoque : la dépendance des chefs coutumiers vis-à-vis des acteurs politiques est profonde, nourrie par un manque de moyens, l’absence d’une rémunération adéquate et l’implication directe dans des logiques partisanes.
Cette situation expose ces autorités traditionnelles à des risques de corruption, fragilise leur autonomie et questionne leur rôle au sein de l’État congolais.
Des voix éclairantes pour comprendre les enjeux
Le forum a offert une plateforme riche en réflexions grâce aux interventions de plusieurs experts.
Le Professeur Albert Malukisa Nkuku Jolino, directeur du pilier Gouvernance d’Ebuteli, a souligné que la corrélation entre pauvreté, dépendance et corruption chez les chefs coutumiers est un phénomène qui ne peut être ignoré. Il a insisté sur le fait que l’État, tout en reconnaissant leurs fonctions, doit garantir les moyens nécessaires pour leur permettre d’exercer leurs missions sans subir de pressions partisanes.
Sa Majesté Mfumu Difima Ntinu, président du Conseil supérieur de l’autorité traditionnelle et coutumière, a quant à lui analysé la déstabilisation du pouvoir coutumier par le pouvoir politique. Il a rappelé que la loi de 2015, censée encadrer l’élection et la représentation des chefs coutumiers, souffre d’une application partielle, notamment en ce qui concerne la représentation prévue dans les assemblées locales. Il a souligné que la diversité et la multiplication des associations coutumières fragilisent leur rôle, les rendant vulnérables à l’instrumentalisation politique.
Le Professeur Grison-Trésor Kakumbi a, pour sa part, invité à une réflexion philosophique sur l’idée que le pouvoir coutumier devrait être compris non seulement comme un rôle administratif, mais comme une institution culturelle fondée sur le sacré, l’oralité et la transmission des valeurs. Selon lui, l’enjeu majeur est de préserver la vocation du pouvoir coutumier, tout en le protégeant des dérives partisanes qui mettent en péril l’unité et la cohésion sociale.
Recommandations pour un renforcement du pouvoir coutumier
Les échanges ont débouché sur plusieurs propositions concrètes entre autres :
– limiter l’engagement politique direct des chefs coutumiers pour préserver leur neutralité ;
– promouvoir une unité collective pour renforcer leur rôle face aux pressions externes ;
– réviser le cadre légal afin de clarifier leur statut et garantir leur autonomie.
Ces recommandations visent à offrir une meilleure gouvernance locale et à renforcer la redevabilité des autorités coutumières.
Un espace citoyen pour une gouvernance éclairée
Ce forum a également été l’occasion pour Dirk Shaka, coordinateur de la coalition « Le Congo n’est pas à vendre », de présenter une initiative citoyenne majeure : le Prix Kanyaka.
Ce prix vise à récompenser les acteurs intègres dans la lutte contre la corruption et à dénoncer les actes de corruption les plus préjudiciables à la société congolaise.
La première édition avait mis en lumière un député courageux, Jean-Baptiste Kasekwa, ayant dénoncé des pratiques contraires à l’éthique au sein de l’Assemblée nationale.
Cette initiative traduit l’importance de l’engagement citoyen dans la construction d’une gouvernance transparente et d’un État de droit. Elle inscrit le débat sur le pouvoir coutumier et la corruption dans une dynamique plus large de responsabilité collective.
Perspectives d’avenir
Le forum organisé par Ebuteli a réussi à réunir une diversité d’acteurs autour d’un débat essentiel pour l’avenir de la RDC.
Il a démontré que le pouvoir coutumier ne peut être isolé des enjeux politiques, mais qu’il doit être encadré et protégé afin de préserver sa valeur et son rôle au service de la communauté.
Ce débat ne s’achève pas avec cette rencontre. Il s’inscrit dans une dynamique continue visant à renforcer la démocratie locale, la transparence et l’intégrité.
En ouvrant la discussion sur ces questions sensibles, Ebuteli contribue à nourrir la réflexion nationale et à poser les bases d’un dialogue durable entre tradition et modernité, entre pouvoir et responsabilité.
Lydia Mangala


