Pour cette première interview exclusive de l’année 2026, ZolaNews.net a le privilège de donner la parole à Prisca Makila Biakong, ingénieure en électronique industrielle et informatique appliquée, inventrice de la KimBox et CEO de Kim Engineering, une entreprise qui œuvre dans les nouvelles technologies en RDC. Dans cet entretien, elle nous parle de son parcours, de sa vision pour les femmes dans les STEM, de son engagement pour la sécurité électrique, et de ses projets ambitieux pour l’avenir.
Rédaction : Pouvez-vous vous présenter brièvement pour nos lecteurs ?
Prisca Makila : Je suis Prisca Makila. Je suis ingénieure en électronique industrielle et informatique appliquée de l’ISTA. Je suis inventrice de la KimBox et CEO de Kim Engineering, une structure spécialisée dans les nouvelles technologies.
Rédaction : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous orienter vers l’électronique industrielle ?
Prisca Makila : C’est mon père qui m’a inspirée. Il fut ingénieur, a étudié à l’ISTA et a travaillé à la SNEL. Il m’a donné l’envie de faire de l’ingénierie, et les nouvelles technologies sont pour moi une passion, car elles représentent la révolution industrielle actuelle et le monde de demain.
Rédaction : À quel moment avez-vous compris que vous vouliez faire carrière dans les systèmes ?
Prisca Makila : J’ai compris quand j’ai remarqué qu’il n’y avait pas assez de femmes dans les STEM. J’étudiais avec des hommes et nous réussissions tous. Mais dans le monde professionnel, il y avait très peu de femmes ingénieures, très peu dans les STEM. Pour moi, c’est juste un secteur. Avec la volonté, on peut le faire. Je ne voyais pas de mal à le faire.
Rédaction : Comment votre entourage a-t-il réagi face à votre choix de carrière ?
Prisca Makila : Mon père ne m’a jamais empêchée de faire ce que je voulais faire. Il m’a toujours laissée la liberté de choisir ce que je voulais et il m’a encouragée dans mes choix. Donc je n’ai pas eu d’obstacles, je n’ai pas eu de problèmes. Quand j’ai parlé de l’ingénierie à mon père, à ma mère, à tout le monde, c’était normal. Par contre, c’est plutôt quand j’ai su me lancer là-dedans, quand j’ai commencé, les nouvelles personnes que j’ai rencontrées et tout ça, c’est là maintenant que j’ai senti un peu le stéréotype. J’ai senti que c’était un secteur qui n’était pas vraiment considéré comme féminin. Les gens ne me considéraient pas vraiment comme appartenant à un secteur féminin, parce que j’ai compris très vite qu’il y avait très peu de femmes et que les femmes étaient stigmatisées et stéréotypées. C’est vraiment en embrassant le secteur que j’ai compris qu’il était fortement dominé par les hommes.
Rédaction : En tant que femme dans un domaine souvent dominé par les hommes, comment avez-vous vécu votre parcours à l’ISTA ?
Prisca Makila : C’était un secteur stéréotypé. On me surnommait UPC parce que j’étais bien habillée et propre, et certains pensaient que je ne travaillais pas. La seule manière pour moi de pouvoir m’imposer et d’imposer le respect, ça a été grâce à mon travail. C’est lorsque je me suis démarquée et qu’ils ont remarqué cela que tout le monde a commencé à m’appeler Madame Cisco. Et c’est parti comme ça. Pendant les examens et interrogations, j’étais désormais celle avec qui tout le monde voulait travailler. Aujourd’hui, on m’appelle Madame Cisco et jusqu’à ce que j’aie fini l’ISTA, le respect s’est installé directement.
Rédaction : Comment avez-vous surmonté les obstacles et les critiques ?
Prisca Makila : Déjà, je ne dis pas que c’est facile, mais c’est quelque chose qui arrive à beaucoup de femmes. Comme je l’ai dit, même quand je suis en conférence, ce n’est pas facile de pouvoir vivre avec ces genres de critiques. Des fois, les stéréotypes, les critiques, tout ce qui va avec, ce n’est pas forcément dirigé contre la femme. Des fois aussi, c’est juste l’ambiance de la salle. Maintenant, c’est à la personne de pouvoir le prendre autrement. Donc tout dépend de vous. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, mais c’est à vous de le prendre comme vous le voulez. Moi, par exemple, les critiques ne me disaient absolument rien du tout, jusqu’à présent. Donc c’est à vous de savoir ce que vous faites. Moi, j’utilise ces épreuves comme des escaliers que je monte. Donc moi, je dirais, je sais que ce n’est pas facile, mais je demanderais à toutes les femmes de pouvoir prendre ces critiques-là, ces qualités-là, pour les transformer en escaliers et monter dessus avec leurs capacités.
Rédaction : Que faites-vous pour encourager plus de filles à s’inscrire dans les métiers de la technologie et de l’ingénierie ?
Prisca Makila : Je parle de deux choses. Premièrement, démystifier ces secteurs d’ingénierie. Parce qu’on a tellement mystifié cela, on a tellement fait croire à la jeunesse qu’il faut être extraordinaire pour faire de l’ingénierie, qu’il faut être bizarre pour faire de l’ingénierie. Donc la beauté ne vous empêche pas d’être intelligente. La beauté ne vous empêche pas de réfléchir. Cette époque des stéréotypes, pour moi, est révolue. Aujourd’hui, on peut être belle et intelligente et l’assumer en même temps. Donc je crois qu’on doit démystifier cela. Et on va démystifier en faisant quoi ? Deuxièmement, en mettant en avant des rôles modèles pour les jeunes filles. En mettant en avant ces personnages-là qui ont fait de l’ingénierie, qui ont réussi, pour que la jeune fille arrive à s’identifier. Les réseaux sociaux permettent de montrer des modèles, et beaucoup de parents me contactent grâce à ça. Si j’arrive à toucher, à partir des réseaux sociaux, ne serait-ce qu’une jeune fille sur dix, je pense qu’on aura un monde digital inclusif d’ici même 2050.
Rédaction : Comment voyez-vous la place des femmes dans les métiers des STEM ?
Prisca Makila : Elle est motrice. Les femmes qui sont dans le secteur révolutionnent les choses. Je vais prendre l’exemple de Raissa Malu, son Excellence la ministre. Elle est en train de révolutionner le secteur. C’est une physicienne à la base. Je prends l’exemple de Thérèse Kirongozu, qui a inventé le Robot Roulage, vous voyez ce qu’elle est en train de faire. Parce que plus on aura des femmes dans les secteurs STEM, plus on aura des solutions aux problématiques liées à notre quotidien. Et plus le Congolais verra son quotidien s’améliorer grâce aux solutions qui auront été créées par ses compatriotes. Et nous allons bien sûr révolutionner et développer notre pays.
Rédaction : Pourquoi est-ce important d’avoir plus de femmes dans les métiers scientifiques et technologiques ?
Prisca Makila : Simplement parce que les métiers scientifiques et technologiques, les métiers STEM, ne sont pas des métiers caricaturés comme on les caricature aujourd’hui, en disant que c’est un domaine réservé. Non, c’est un métier normal comme tous les métiers du monde. Donc si un homme peut faire ces métiers-là, qui a un cerveau, une femme également peut faire ces métiers. Alors nous voulons simplement avoir un monde digital inclusif. Et pour avoir ce monde-là, nous avons besoin des femmes. Nous avons besoin que la femme sorte de sa zone de confort pour pouvoir venir vers ce secteur-là. Parce que ce secteur, c’est l’avenir de demain. C’est la révolution industrielle actuelle et l’avenir de demain. Donc pendant cette quatrième révolution industrielle, qui est le numérique, pour l’instant, nous n’avons qu’une seule obligation de nous adapter ou de disparaître. Si on ne s’adapte pas à cette nouvelle révolution, nous allons disparaître. Et moi, je ne veux pas que les femmes disparaissent de cette quatrième révolution industrielle. Donc nous avons besoin d’un monde numérique inclusif. Nous avons besoin que les femmes s’adaptent également à ce secteur et que le monde soit inclusif, comme je l’ai bien voulu dire.
Rédaction : Qu’est-ce qui vous a motivée à travailler sur la solution KimBox ?
Prisca Makila : c’est une solution que j’ai créée, conçue avec mon collaborateur. Moi, personnellement, à l’âge de 14 ans après l’école, j’ai perdu une amie à cause d’un court-circuit en branchant le téléphone sur une prise. Et c’est quelque chose qui est resté en moi. Et mon collaborateur a perdu sa grand-mère également. Pour essayer de trouver une manière de répondre à cela, on a décidé de faire une solution, une intelligence qui sauve des vies. Aujourd’hui, il y a zéro incident.
Rédaction : En quoi cette technologie a-t-elle amélioré l quotidien des familles congolaises
Prisca Makila : Nous avons créé cette solution pour sauver des vies, protéger des maisons, protéger des appareils électroniques, protéger des familles contre les incendies. Et en même temps, nous avons créé quelque chose qui permet à notre maison de s’améliorer et également de pouvoir répondre aux besoins des ménages. Aujourd’hui, toutes les personnes qui utilisent cette technologie sont à l’abri des destructions des appareils électroniques dues aux surtensions. Ils ne perdent plus leurs chargeurs, leurs téléphones, la télé, la machine à laver, le fer à repasser à cause d’un mauvais courant. Ça n’arrive plus. Et les incendies n’arrivent plus parce qu’ils sont protégés. C’est vraiment une technologie qui répond aux besoins de la population congolaise. Le Congolais a souvent des problèmes d’électrocution, de surtension, tout ce qui va avec. Donc le contact physique dangereux est réduit à zéro parce que tous les clients aujourd’hui utilisent une application sur leur téléphone.
Rédaction : Quelle place les femmes peuvent-elles prendre dans l’innovation technologique en Afrique ?
Prisca Makila : Je pense que c’est une place importante au niveau de la société, pas seulement dans cette discipline aussi, parce qu’à part le fait que vous pouvez apporter au niveau professionnel, il y en a aussi qui viennent de l’international. Il y a eu des articles écrits même sur moi en tant qu’ingénieure qui a apporté des solutions à d’autres sociétés dans des groupes internationaux. Comme je l’ai dit, la technologie est vraiment à la tête aujourd’hui. La femme reste dans une place vraiment principale dans l’innovation technologique. Parce que la seule révolution technologique qui existe aujourd’hui, ce sont aussi les femmes qui y participent. Aujourd’hui, nous avons des programmes tels que WhatsApp, Instagram, TikTok, mais le premier programme a été écrit par une femme. Donc la femme a vraiment participé, que ce soit en Afrique, que ce soit ailleurs aussi. La technologie que je représente dans mon pays, en Afrique, c’est une technologie qui répond également aux besoins africains. C’est pour cela que j’ai eu autant de trophées et de prix, parce qu’il y a des problématiques que nous avons ici, qui sont les mêmes problématiques que l’on retrouve presque dans d’autres pays africains tels que le Mali, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, l’Afrique du Sud et autres. Et nous venons vraiment toucher à ces problématiques-là et apporter de vraies solutions pour pouvoir améliorer la vie.
Rédaction : Quels sont vos projets futurs avec Kim Engineering ?
Prisca Makila : on a aujourd’hui non seulement la Kimbox ménage que j’avais expliquée, mais aussi nous avons aussi la Kimbox cabine, la Kimbox industrielle, la Kimbox Smart Switch et la Kimbox haute tension et moyenne tension qui doivent entrer sur le marché, qu’on doit mettre à disposition pour la commercialisation. À part ça, on a d’autres projets en cours qu’on est en train de faire. Et nous visons également l’expansion de notre produit. Déjà aujourd’hui, nous sommes à Lubumbashi et dans plus de 7 communes à Kinshasa. On a un distributeur qui est DEV Solaire. Et on a des contrats d’électricité avec des sociétés de construction pour pouvoir vraiment instaurer la culture des régulateurs dès la construction, parce que l’électricité, c’est très dangereux. C’est quelque chose qui n’est pas censé nous stresser, mais qui est censé apaiser notre vie, apaiser notre quotidien. Donc là aujourd’hui, comme je l’ai dit, on est à Lubumbashi pour pouvoir également aller au-delà, dans d’autres provinces, pour avancer, pour grandir, mais petit à petit. Et si tout va bien, nous pourrons investir dans la création d’une usine où nous pourrons fabriquer et monter pour exporter à l’international.
Rédaction : Quel message adresseriez-vous aux jeunes filles qui hésitent à se lancer dans l’ingénierie ?
Prisca Makila : Je prends mon exemple. On m’a dit un jour que je n’irais pas loin avec mon projet, que j’étais juste en train d’allumer des LED, c’est tout. Aujourd’hui, c’est ma personne qui a construit quelque chose, j’inspire toute une génération et j’ai reçu plus de 25 prix. Donc vous qui hésitez à cause des critiques, des stéréotypes, des gens qui ne vous croient pas, sachez que ceux qui vous critiquent aujourd’hui, demain ils vont vous applaudir. Ceux qui m’ont critiquée hier m’ont applaudi aujourd’hui, et ceux qui me critiquent aujourd’hui applaudiront demain. C’est le mantra qui m’a permis de franchir tous les clichés, tous les stéréotypes que je rencontrais dans la vie. Donc ceux qui vous critiquent aujourd’hui, demain, lorsque vous allez réussir, ce seront les mêmes qui vont vous applaudir. Donc vaut mieux essayer, tomber, échouer, vous relever, parce que ça ne sera pas facile, ça sera toujours difficile. Faites ce pour quoi vous avez été créée et continuez votre chemin, et les applaudissements continueront.
Rédaction : Quels critères une jeune fille doit-elle développer pour réussir dans un métier STEM ?
Prisca Makila : Il faut être humble, très humble. Connaître ses capacités, connaître là où je m’arrête et où l’autre commence. Et savoir que vous ne pouvez pas tout faire. Non, personne ne peut tout faire. Donc il faut s’entourer de personnes qui vont vous aider à avancer dans votre vie. Deuxièmement, à part l’humilité, il faudrait avoir un cercle de travail très important. Le travail, c’est le plus important. Il faut beaucoup, beaucoup bosser parce que c’est un secteur qui n’est pas facile. Donc vous devez vous mettre à jour parce que c’est un secteur qui va à la vitesse de l’éclair. Troisièmement, vous devez aimer ce que vous faites. Aimer ce que vous faites et le faire avec amour. C’est la seule manière pour vous de ne pas sentir la frustration des autres, de ne pas sentir qu’il y a un poids sur vos épaules.
Rédaction : Si vous pouvez revenir en arrière, quel conseil donneriez vous à la jeune étudiante que vous étiez autrefois?
Prisca Makila : Waouh. Je ne lui donnerais pas de conseil, mais je lui dirais merci. Merci parce qu’elle a fait un très beau choix. Elle a cru alors qu’elle ne voyait pas devant. Elle ne savait pas si ça allait marcher ou pas. MmJe vais la remercier et je lui demanderai en tout cas de ne rien changer de tous les choix qu’elle a eu à faire, de ne rien changer. Toutes les fois où elle a échoué, elle s’est relevée. Toutes les fois où on a mis des blocages devant elle, elle ne s’est jamais plainte. Jamais. Et jusqu’à présent, elle ne se plaint jamais. Alors je lui dirais simplement merci, parce que je n’ai pas de conseil à lui donner. Tous les choix qu’elle a faits étaient parfaits.
Rédaction : comment pensez-vous que le gouvernement et les médias peuvent-ils mieux soutenir les femmes dans les STEM ?
Prisca Makila : Les médias doivent mettre en avant des rôles modèles pour les femmes. Celles qui évoluent déjà dans ces secteurs et qui réussissent, pour permettre aujourd’hui à celles qui sont à l’école, à celles qui étudient, à celles qui sont dans la rue, de se dire que je peux lui ressembler, je peux être comme elle. Si elle ne veut pas être ingénieure ou écologiste, elle peut être pilote, elle peut être dans le système comme Madame Clarisse Falanga, elle peut être femme d’affaires, elle peut être qui elle veut. Et en ce qui concerne le gouvernement, vraiment, tout est basé sur l’éducation dès le bas âge. À l’école, il faudrait que nous puissions avoir bien sûr des sessions où on démystifie ces secteurs d’ingénierie. Pourquoi pas des journées portes ouvertes, des journées où on emmène les étudiants, les élèves, sur le terrain, dans les domaines professionnels où elles voient ces femmes-là au travail, et qu’elles essayent de s’imprégner de leur travail pour que demain, elles puissent avoir la vision de pouvoir faire mieux.
Rédaction : Pour ce mois dédié à la femme, quel plaidoyer lancez-vous pour accélérer la participation féminine dans les STEM ?
Prisca Makila : Le plaidoyer que je vais lancer, c’est vraiment de mettre l’accent sur la démystification du secteur des STEM. J’aimerais vraiment qu’on démystifie ce secteur-là. Qu’on arrête de faire croire à la jeune fille qu’elle doit être extraterrestre pour pouvoir faire des sciences, de la technologie, des mathématiques, de l’ingénierie, et tout ce qui va avec. Je veux vraiment qu’on arrive à démystifier ce secteur des STEM pour permettre à toutes les filles d’y accéder.
Rédaction : Quels sont les trois mots qui peuvent résumer votre parcours ?
Prisca Makila : Vision, discipline et résilience.
Lydia Mangala


