À l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée chaque 10 octobre, notre rédaction a rencontré Salomé Masamuna, psychothérapeute clinicienne spécialisée en santé mentale.
Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son engagement, ses actions à Kinshasa et sa vision pour l’avenir de la santé mentale en République Démocratique du Congo.
- Rédaction : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter votre parcours académique ?
Salomé Masamuna : Je suis Salomé Masamuna, psychothérapeute clinicienne spécialisée en santé mentale, originaire de Kinshasa, en République Démocratique du Congo. Mon parcours académique a commencé avec un baccalauréat en biochimie, puis des études en biologie et chimie orientées vers la médecine. En 2011, j’ai quitté la RDC pour poursuivre mes études aux États-Unis. Après une année et demie d’apprentissage intensif de l’anglais, j’ai obtenu un bachelor en journalisme et production multimédia en 2017.
Cette étape marquait un pivot : je voulais m’orienter vers le droit, mais les spécificités du système américain m’ont conduite à explorer la psychologie. En 2018, j’ai entamé un master en développement psychologique humain, suivi d’un second master en santé mentale clinique, que je termine actuellement. Ce parcours prépare un doctorat en psychologie clinique, axé sur les troubles émotionnels dans les contextes post-conflit.
Comme l’indique l’Atlas de la santé mentale de l’OMS (2020, mis à jour en 2023), en Afrique subsaharienne, seuls 12 % des besoins en santé mentale sont couverts, soulignant l’urgence d’initiatives comme la mienne.

- Rédaction : Comment êtes-vous passée du journalisme et de la production à la psychologie et à la santé mentale ?
Salomé Masamuna : Cette transition n’a pas été linéaire, mais organique. Après mon bachelor, j’ai hésité, car mon cœur penchait vers la psychologie. Le journalisme m’offrait certes de puissants outils narratifs, mais sans profondeur sur les dynamiques humaines. En 2018, j’ai choisi un master en développement psychologique humain – un choix impulsif mais transformateur.
Aujourd’hui, ces deux disciplines convergent : le journalisme me permet de raconter des histoires, la psychologie m’apporte la science pour comprendre et accompagner. C’est une approche hybride essentielle, car comme le montre le Kenya National Adolescent Mental Health Survey (2022), 20 % des adolescents kenyans souffrent d’anxiété ou de dépression souvent non détectées. Je souhaite combler ce vide à travers la narration et la psychoéducation.
- Rédaction : Quelles expériences personnelles ou professionnelles vous ont le plus influencée dans ce choix ?
Salomé Masamuna : Mon expérience aux États-Unis a été déterminante : le choc culturel, la gestion solitaire du stress et la nécessité de m’adapter m’ont profondément marquée. J’ai travaillé tout en étudiant, affrontant la barrière linguistique et le stress d’une vie autonome loin de ma famille. Ces expériences m’ont sensibilisée au besoin de soutien psychologique.
Professionnellement, mes stages en production m’ont confrontée à des récits de vulnérabilité humaine sans cadre thérapeutique. Personnellement, traverser un burnout en 2017 a révélé l’importance de la psychoéducation. Ces réalités m’ont poussée à me consacrer à la santé mentale comme levier de bien-être collectif.

- Rédaction : Vous avez quitté Kinshasa pour poursuivre vos études à Atlanta. Quels ont été les plus grands défis d’adaptation sur le plan culturel et académique ?
Salomé Masamuna : Académiquement, passer de la biochimie en français à des cours en anglais fut un défi. Il fallait analyser des protocoles complexes avec un vocabulaire lacunaire, ce qui provoquait une anxiété constante. Culturellement, les différences étaient profondes : à Kinshasa, la famille offre un soutien logistique ; à Atlanta, tout reposait sur l’autonomie. Cuisiner, laver, gérer son temps devenaient un apprentissage quotidien.
Ces défis m’ont appris à développer une résilience essentielle à mon parcours.
- Rédaction : Comment cette expérience à l’étranger a-t-elle enrichi votre vision de la santé mentale ?
Salomé Masamuna : Aux États-Unis, la santé mentale est ouverte au dialogue, déstigmatisée. En RDC, l’OMS estime que 90 % des cas restent non traités à cause du stigma culturel. J’ai compris qu’il faut hybrider les approches : importer cette ouverture tout en respectant nos valeurs communautaires. L’expérience m’a convaincue que la santé mentale est universelle, mais qu’elle doit être contextualisée pour être efficace.

- Rédaction : Quels enseignements tirez-vous de cette immersion dans un environnement multiculturel ?
Salomé Masamuna : L’adaptation est une compétence clé. J’ai appris à gérer mes émotions dans un environnement multiculturel, ce qui réduit le risque de dépression. C’est un enseignement que je veux transmettre aux jeunes : apprendre à transformer les vulnérabilités en forces collectives.
- Rédaction : Qu’est-ce qui vous a donné le déclic de vous engager activement dans la sensibilisation à la santé mentale ?
Salomé Masamuna : En 2024, j’ai traversé des épreuves personnelles qui m’ont confrontée à la fragilité émotionnelle. Beaucoup de personnes venaient me parler, conscientes de mon expertise. J’ai compris que si tant de gens traversent ces épreuves seuls, il fallait créer une communauté pour dire : « tu n’es pas seul ». Ce fut mon déclic.

- Rédaction : Vous avez lancé des conférences en ligne dès 2017–2018, notamment pendant la Covid. Quels impacts ont-elles eu ?
Salomé Masamuna : Ces échanges étaient pionniers. Leur but était de sonder les besoins et perceptions autour de la santé mentale. L’impact : poser les bases de mon approche actuelle et comprendre les urgences et besoins exprimés par les participants. Personnellement, cela m’a permis de clarifier ma mission.
- Rédaction : Pouvez-vous nous parler des campagnes de sensibilisation que vous organisez à Kinshasa, particulièrement dans des espaces comme Malamu ?
Salomé Masamuna : Malamu n’est pas une école mais un espace convivial, un restaurant dédié aux célébrations. Nous y organisons des campagnes sous forme d’échanges libres avec intervenants, professeurs, psychothérapeutes, pour parler de bien-être mental. C’est un espace ouvert où chacun peut prendre la parole. Nous orientons, informons et déconstruisons les tabous autour de la santé mentale.
- Rédaction : Comment collaborez-vous avec des structures comme le CNPP ?

Salomé Masamuna : Le CNPP est un pilier. Nous co-organisons des formations et partageons expertises pour amplifier notre impact. Nous souhaitons intégrer davantage les soins primaires dans notre approche, comme dans les modèles innovants observés au Kenya.
- Rédaction : Vous terminez actuellement un master en santé mentale clinique et préparez un doctorat. Quelle est votre vision à long terme ?
Salomé Masamuna : Mon objectif est de créer une clinique à Kinshasa pour offrir des soins accessibles, former et orienter la population. Je veux contribuer à relever la santé mentale du Congolais, pas seule mais en réseau, en m’appuyant sur des modèles inspirants.
- Rédaction : Comment comptez-vous combiner vos compétences en journalisme, communication et psychologie ?
Salomé Masamuna : En racontant des histoires avec rigueur scientifique. Je souhaite développer des podcasts thérapeutiques et des ateliers multimédias pour déstigmatiser et informer, comme le recommande l’UNESCO dans ses stratégies de santé mentale.
- Rédaction : Selon vous, quels sont les besoins les plus urgents en matière de santé mentale en RDC ?
Salomé Masamuna : L’accès équitable aux soins, la déstigmatisation et la formation des professionnels. Il faut intégrer la santé mentale dans la politique publique et sensibiliser massivement pour des réformes durables.

Rédaction : Quels retours recevez-vous des étudiants, médecins et institutions après vos workshops et conférences ?
Salomé Masamuna : Les retours sont positifs : étudiants plus confiants, médecins mieux outillés, institutions ouvertes à de nouveaux partenariats. Cela confirme que la sensibilisation fonctionne.
- Rédaction : Quelle stratégie trouvez-vous la plus efficace pour briser les tabous liés à la santé mentale ?
Salomé Masamuna : Informer massivement. Des initiatives comme les journées portes ouvertes du CNPP permettent d’ouvrir le dialogue et de déstigmatiser. La santé mentale est une question de bien-être accessible à tous.
Rédaction : Comment la jeunesse congolaise peut-elle s’impliquer davantage ?

Salomé Masamuna : En s’informant, en lisant, en écoutant les experts et en rejoignant les initiatives sur la santé mentale. Plus nous en parlons, plus nous brisons les tabous.
Rédaction : Quels sont vos projets futurs en matière de recherche et d’action ?
Salomé Masamuna : Je mène des recherches pour améliorer la santé mentale en RDC. Elles restent confidentielles, mais visent à créer des modèles durables de prévention et de soin.
Rédaction : Si vous aviez l’opportunité de proposer une réforme nationale, quelle serait votre priorité ?
Salomé Masamuna : Informer massivement avant toute réforme. Le changement passe par la compréhension collective. La stigmatisation empêche toute avancée. L’éducation est donc la première étape.
- Rédaction : Quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes qui vous regardent comme modèle ?
Salomé Masamuna : Poser cette question simple : « Comment allez-vous émotionnellement ? » C’est un appel à l’écoute, à l’humanité et à la solidarité.

- Rédaction : Quelle devise ou philosophie guide votre engagement ?
Salomé Masamuna : Résilience et constance. Tenir debout malgré les défis et avancer pas à pas. Un grand changement se construit petit à petit.
Lydia Mangala


