Tunis
Invitée officielle de la Commission de l’Union africaine (UA), à travers le bureau de l’Envoyée spéciale pour les femmes, la paix et la sécurité, Anny Modi, Directrice exécutive de l’ASBL Afia Mama, a pris part au 6ᵉ Forum africain de haut niveau sur les femmes, la paix et la sécurité (WPS). Cette rencontre s’est tenue à Tunis sous le thème :
« Vingt-cinq ans de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies : tirer parti de la diplomatie multilatérale pour faire progresser le programme Femmes, Paix et Sécurité de l’Afrique dans un ordre mondial en mutation ».
Dans une intervention dense et structurée, la responsable d’Afia Mama a dressé un diagnostic sans concession des menaces actuelles à la paix sur le continent, tout en mettant en lumière les réponses portées par les femmes et les priorités opérationnelles à inscrire au cœur des politiques de sécurité africaines.
Conflits régionalisés et nouvelles menaces transfrontalières
Anny Modi a d’abord alerté sur l’intensification des conflits régionalisés, marqués par une militarisation transfrontalière accrue, notamment autour des couloirs miniers stratégiques et des axes humanitaires. Elle a souligné le rôle central de la criminalité organisée et des chaînes minières illicites, véritables économies de guerre qui financent la violence armée et contribuent à la normalisation des violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG).
À ces dynamiques s’ajoutent, selon elle, des phénomènes souvent sous-estimés : la désinformation et les violences numériques, ciblant particulièrement les femmes leaders, médiatrices et journalistes, ainsi que les chocs climatiques qui exacerbent les tensions autour de l’eau, des terres et des pâturages. Enfin, la fermeture progressive de l’espace civique menaces, poursuites judiciaires et restrictions contre les défenseuses des droits humains et l’aide humanitaire constitue un frein majeur à la prévention des conflits.
Des impacts genrés profonds et persistants
Ces crises ont des impacts spécifiques et disproportionnés sur les femmes, a insisté Anny Modi. Les VSBG liées aux conflits persistent, tandis que l’accès à la santé, à la justice et aux mécanismes de protection demeure inégal. Elle a également dénoncé l’exclusion systématique des femmes des processus de cessez-le-feu, de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et de réforme du secteur de la sécurité (RSS), affaiblissant la légitimité et l’efficacité des accords de paix.
L’appauvrissement et les déplacements forcés touchent de plus en plus de ménages dirigés par des femmes, sans filets de sécurité adéquats, avec pour corollaire l’interruption de la scolarisation des filles. À cela s’ajoutent le harcèlement numérique et le doxxing, poussant de nombreuses actrices publiques à l’autocensure, au détriment de leur santé mentale et de la participation citoyenne.
Les femmes, actrices de paix sur le terrain
Face à ces défis, Anny Modi a rappelé que les femmes ne sont pas de simples victimes, mais des actrices clés de la prévention et de la résolution des conflits. Dans plusieurs régions, elles assurent des systèmes d’alerte précoce et de médiation locale, via des radios communautaires, des hotlines et des réseaux numériques permettant de signaler les mouvements armés et les VBG.
Elles mettent également en place des corridors sûrs, des cartographies des risques pour les personnes déplacées, des réseaux de parajuristes et cliniques mobiles facilitant l’accès à la justice, ainsi que des brigades de veille contre la désinformation genrée, notamment en période électorale ou de négociations de paix.
Des réponses prioritaires et mesurables
Dans un registre résolument opérationnel, la Directrice exécutive d’Afia Mama a formulé une série de réponses prioritaires et actionnables. Elle a appelé à exiger au moins 30 % de femmes dotées d’un réel pouvoir décisionnel dans tous les mécanismes de paix, y compris les comités de cessez-le-feu et les dispositifs DDR/RSS, avec la coprésidence féminine d’organes techniques.
Elle a également plaidé pour l’intégration de clauses WPS vérifiables dans tous les accords de paix, assorties de mécanismes de plainte et de sanctions en cas de violations, ainsi que pour le déploiement systématique d’un paquet minimum VBG dans les sites de déplacés et zones de retour, soutenu par des budgets dédiés et traçables.
Sur le plan économique et climatique, Anny Modi a recommandé l’intégration de clauses WPS dans les chaînes d’approvisionnement minières, avec suspension des achats en cas d’allégations crédibles de VSBG, et l’allocation d’au moins 30 % des budgets climat locaux à des initiatives portées par des femmes.
Coopération régionale et conditionnalité WPS

Enfin, l’intervenante a proposé la création d’une Taskforce WPS pour la région des Grands Lacs, associant la RDC, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, afin d’harmoniser les alertes précoces, les procédures VBG et les référencements transfrontaliers en matière de santé et de justice. Elle a aussi plaidé pour un mécanisme de financement pluriannuel à accès direct pour les organisations locales de femmes, avec des décaissements rapides et une redevabilité simplifiée.
Un appel clair à l’Union africaine
En conclusion, Anny Modi a partagé un apprentissage clé issu du terrain :
« Lorsque les femmes co-conçoivent l’alerte, la médiation et la redevabilité, la violence diminue et la confiance augmente. Les principaux goulots d’étranglement restent le pouvoir décisionnel et le financement flexible ».
Elle a ainsi recommandé à l’Union africaine de conditionner son appui politique et financier aux processus de paix au respect de trois critères WPS :
1. 30 % de femmes décisionnaires dans tous les mécanismes de paix et de relèvement ;
2. des clauses VSBG exécutoires avec mécanismes de plainte ;
3. des lignes budgétaires traçables pour les organisations de femmes et les services aux survivantes.
Joséphine Mawete


