Dans cette interview exclusive accordée à Zolanews.net, Nanikian, survivante du cancer du sein et présidente de l’ASBL « Espoir pour elle », revient sur son parcours, ses combats et ses engagements.
Découvrez son témoignage complet, à travers cet échange.
Zolanews : Comment avez-vous découvert que vous étiez atteinte d’un cancer de sein ?
Carine NANIKIAN :
_Lors d’une douche, j’ai pratiqué l’auto-palpation et c’est alors que j’ai senti une boule dans mon sein. Consciente des antécédents familiaux, ma mère avait déjà développé un cancer du sein, je n’ai pas tardé à consulter. À l’hôpital, après une échographie mammaire et une mammographie, les médecins avaient évoqué une dilatation des glandes mammaires, sans inquiétude particulière. Pendant trois mois, j’ai appliqué du Voltarène pour soulager la douleur, qui ne faisait qu’augmenter. Quatre mois plus tard, face à une douleur intense, je suis retournée consulter pour obtenir un second avis. C’est à ce moment qu’une anomalie suspecte a été détectée. J’ai alors vu un oncologue qui m’a prescrit une série d’examens approfondis et, après une biopsie réalisée au Camp Kokolo par le Dr Luyeye, le diagnostic de cancer du sein a été confirmé. Naturellement, la nouvelle fut terrible et j’ai paniqué. Il m’a fallu une semaine pour accepter cette réalité, mais rapidement, j’ai choisi de me battre. J’ai suivi le parcours classique du patient, chimiothérapie, chirurgie, puis radiothérapie, et, malgré des difficultés financières qui m’ont contrainte à retourner à Kinshasa, le traitement a été pris en charge par le gouvernement (à l’exception des actes médicaux). Aujourd’hui, après un an terminé le 15 avril 2024, je poursuis mon traitement par hormonothérapie._
Zolanews :
Quel a été le principal moteur dans votre combat contre la maladie ?
Carine NANIKIAN :
_Ma foi. Je suis chrétienne et je savais, je déclarais chaque jour que je n’allais pas mourir, que je vivrais et que je chanterais les œuvres de l’Éternel. C’est ce que je fais actuellement. Mon témoignage se résume en ces chants des œuvres de l’Éternel. J’ai eu le soutien de ma famille et, à un moment donné, c’était même trop, car tout le monde voulait savoir comment j’allais. J’ai également été accompagnée par le personnel médical, tant à l’étranger qu’ici. J’ai trouvé une équipe médicale vraiment superbe, que ce soit des infirmières ou des médecins oncologues. Ces personnes m’ont réellement soutenue, car c’est une maladie qui demande beaucoup d’amour. C’est vrai que, lorsque tu annonces cela à quelqu’un en face de toi, il te regarde avec des yeux remplis de tristesse. Je pense qu’autour de nous, lorsque quelqu’un est malade, il ne faut pas agir ainsi. Il faut plutôt regarder avec des yeux d’espoir. J’ai aussi un mental fort. Il m’est arrivé de me coiffer, même si mes cheveux tombaient à cause des traitements. Je me maquillais même pour aller aux chimiothérapies et je mettais ma perruque. J’appelais cela ma « vitamine C ». Je ne voyais pas cela comme une situation qui pouvait me mettre à terre. C’est vrai que, humainement, j’ai eu des moments de peur, surtout avant les examens, en attendant les résultats. Je me posais beaucoup de questions, mais aujourd’hui, avec les avancées de la médecine, il y a vraiment des possibilités d’allonger la vie, et je crois aux miracles de la guérison._
Zolanews (suivi) :
Qu’est-ce qui vous a inspirée à créer l’ASBL « Espoir pour elle » ?
Carine NANIKIAN :
_Ayant bénéficié d’un traitement à l’étranger, je me suis sentie privilégiée. Consciente que de nombreuses femmes n’ont pas accès à de tels soins ou se renferment face au diagnostic, j’ai voulu tendre la main. La souffrance de ma mère, qui n’avait pas toujours les mots pour exprimer sa peur, m’a particulièrement marquée. J’ai alors décidé de créer cette association pour offrir soutien, information et espoir à celles qui en ont besoin. Le cancer n’est pas une fatalité, surtout quand il est diagnostiqué tôt ; il s’agit d’un combat que l’on peut gagner._
Zolanews :
Comment votre association intervient-elle dans la sensibilisation au cancer du sein et du col de l’utérus ?
Carine NANIKIAN :
_Depuis l’année dernière, nous menons plusieurs actions sur le terrain, en collaboration avec des médecins oncologues. Fortement liée à mon expérience en ressources humaines, j’ai pu sensibiliser diverses entreprises, notamment lors de la campagne d’Octobre Rose. Toutefois, il est fréquent que malgré l’investissement financier des entreprises, très peu de femmes se présentent au dépistage, par peur d’être confrontées à la réalité du diagnostic. C’est pourquoi nous avons étendu nos actions aux écoles et prévoyons de le faire également dans les universités, car dès 16 ou 17 ans, nos jeunes peuvent être suffisamment matures pour comprendre l’importance de la prévention et du dépistage précoce._
Zolanews :
De quelle manière soutenez-vous concrètement les femmes confrontées à la maladie ?
Carine NANIKIAN :
_Nous avons créé un groupe WhatsApp réunissant 50 femmes, des survivantes, des patientes en traitement ou récemment diagnostiquées, qui partagent leurs expériences, leurs difficultés et leurs conseils. Cette plateforme permet d’exprimer ses préoccupations, qu’il s’agisse d’effets secondaires, d’anémie ou d’autres problèmes liés au traitement. Lorsqu’une d’entre nous traverse une période particulièrement difficile, nous nous entraiderons, y compris financièrement, pour alléger le coût souvent très élevé des traitements. La maladie perturbe non seulement la patiente, mais tout son entourage, et il est essentiel de se soutenir mutuellement._
Zolanews :
Quel conseil donneriez-vous aux femmes en matière de prévention ?
Carine NANIKIAN :
_Il est essentiel que les femmes adoptent l’auto-palpation comme réflexe régulier. Pour celles qui sont en activité ovarienne, je recommande de se palper environ sept jours après la fin des règles. Pour les femmes en ménopause, cet examen reste indispensable. Dès qu’une anomalie, qu’il s’agisse d’un nodule, d’un ganglion, d’un écoulement suspect ou d’une déformation, est constatée, il faut consulter sans tarder. La détection précoce permet d’éviter des traitements lourds et des soins palliatifs, et rend possible un suivi régulier avec les professionnels de santé._
Zolanews :
Quelles améliorations devraient être apportées par le gouvernement pour mieux accompagner la lutte contre le cancer ?
Carine NANIKIAN :
_Le gouvernement devrait organiser des campagnes de sensibilisation non seulement à Kinshasa, mais sur tout le territoire national. Actuellement, la sensibilisation est souvent concentrée autour d’Octobre Rose, alors qu’elle devrait être menée de manière trimestrielle. Par exemple, dans des lieux comme Marie Mutombo ou la clinique Ngaliema, des campagnes régulières pourraient permettre de toucher un plus grand nombre de femmes et d’instaurer une réelle culture du dépistage précoce. La pérennisation de ces actions, soutenue par des partenaires financiers, est essentielle pour réduire les ruptures dans l’approvisionnement en produits de chimiothérapie et assurer un suivi continu des patientes. Un soutien accru et une meilleure logistique, ainsi que la prise en charge complète des examens diagnostiques par l’État, sont indispensables._
Zolanews :
Vous cumulez plusieurs rôles : mère, professionnelle et militante. Comment parvenez-vous à concilier toutes ces responsabilités ?
Carine NANIKIAN :
_Tout repose sur l’organisation. En tant que mère de trois enfants adultes, je bénéficie d’une plus grande liberté, n’ayant plus à gérer les contraintes quotidiennes liées aux jeunes enfants. Cela me permet de me déployer pleinement dans mes engagements professionnels et associatifs. Où que j’aille, j’ai l’opportunité de sensibiliser et de créer des ambassadeurs pour notre cause. Autrefois, aborder le sujet du cancer du sein était tabou, car la femme africaine chérit ses seins et hésitait à en parler. Aujourd’hui, nous évoquons ouvertement la nécessité de l’auto-palpation et des consultations régulières, afin de prendre soin de soi et d’éviter que ce sujet ne reste dans l’ombre. Même en période de traitement, je continuais à travailler, à m’occuper de mes responsabilités et à participer activement à la vie de mon association. Ma carrière dans les ressources humaines m’a appris à planifier mes journées et à prioriser mes engagements. Mère de trois enfants désormais adultes, j’ai une marge de manœuvre qui me permet d’organiser mon emploi du temps afin de concilier travail, vie personnelle et militance._
Zolanews :
Comment parvenez-vous à continuer de travailler malgré la maladie ?
Carine NANIKIAN :
_J’ai rencontré des femmes très fortes, y compris moi-même. Même lorsque j’étais malade, je ne me suis jamais empêchée de travailler. Je prenais soin de ma coiffure en réalisant un chignon et je partais au travail. Même pendant mes séances de chimiothérapie, j’avais mon ordinateur à la main et je poursuivais mes activités. Ce n’est pas parce qu’on est malade qu’on doit tout abandonner ; la vie doit continuer. J’ai toujours veillé à rester organisée. Je constate que certaines femmes, par exemple celles qui doivent interrompre des voyages à Dubaï pour se consacrer à leurs soins, se trouvent dans l’obligation de repenser leur mode de fonctionnement. C’est pourquoi il est essentiel de développer des mécanismes de survie, comme organiser des opérations à distance, afin de poursuivre ses activités malgré les obstacles._
Zolanews :
Quel double défi les femmes doivent-elles relever pour s’épanouir ?
Carine NANIKIAN :
_La femme doit développer deux mécanismes essentiels pour pouvoir s’épanouir. D’une part, elle doit cultiver sa force intérieure et son autonomie, et d’autre part, elle doit apprendre à gérer les défis quotidiens. Pour les femmes seules, qui doivent souvent endosser à la fois les rôles de père et de mère, il s’agit de devenir le pilier de la famille. Avec une bonne dose d’organisation, de prière et de discipline, il est possible d’accomplir de grandes choses, même face aux défis les plus ardus._
Zolanews :
Quel conseil adresseriez-vous aux femmes qui se sentent isolées ou qui n’ont pas accès aux ressources nécessaires pour faire face à la maladie ?
Carine NANIKIAN :
_Il est important de ne pas rester seule face à l’adversité. J’ai toujours fait le premier pas en allant vers celles qui se renfermaient, pour briser la glace et les encourager à accepter leur maladie. Il faut comprendre que l’acceptation est la première étape pour pouvoir se battre efficacement. Même si nous ne pouvons pas toujours venir en aide financièrement, l’accompagnement psychologique et l’orientation vers des solutions adaptées sont essentiels pour permettre à chacune de surmonter cette épreuve._
Zolanews :
Pouvez-vous nous parler des difficultés rencontrées lors de la rupture de stocks de produits de chimiothérapie ?
Carine NANIKIAN :
_Nous avons traversé une période particulièrement difficile lorsque la rupture de stocks de produits de chimiothérapie a duré sept mois. Certaines femmes ont abandonné leur traitement faute de moyens, tandis que d’autres ont été contraintes de vendre leurs biens pour pouvoir se soigner. Ce fut un défi financier de taille, d’autant plus que, parallèlement à la lutte contre la maladie, il faut subvenir aux besoins du quotidien, gérer l’éducation des enfants, le foyer et la vie de couple. Heureusement, la situation s’est améliorée et les produits sont désormais disponibles. Mon souhait est que ce soutien se généralise sur l’ensemble du territoire congolais et ne reste pas limité à Kinshasa._
Zolanews :
Pourquoi la prévention est-elle la clé de la guérison et comment la promouvoir ?
Carine NANIKIAN :
_Le cancer est une réalité qui touche tout le monde et peut parfois sembler être une mauvaise loterie. Dès que la maladie vous frappe, il faut disposer des mécanismes pour se battre et guérir. La détection précoce, grâce à l’auto-palpation, aux échographies mammaires et aux examens radiographiques, offre une véritable chance de guérison. Il est important que les jeunes filles apprennent à connaître leur corps, qu’il s’agisse du cancer du sein ou du cancer du col de l’utérus. Pour ce dernier, la vaccination des filles non sexuellement actives doit être encouragée. Il faut bannir la peur, non seulement vis-à-vis de la maladie, mais aussi face aux autres défis : vie de couple, éducation des enfants, business ou entrepreneuriat. J’ai d’ailleurs souvent dit : imaginez que cette maladie ne concerne que les hommes, il y aurait sans doute eu une mobilisation bien plus importante et des solutions trouvées rapidement. Les femmes, qui jouent un rôle central en tant que mères, sœurs et épouses, doivent aller se faire diagnostiquer, même si le résultat est négatif. Elles ne doivent jamais baisser les bras, surtout que, en RDC, la chimiothérapie est prise en charge par le gouvernement. Nous plaidons également pour que l’ensemble des examens préliminaires (échographie mammaire, mammographie, scanner, IRM, ECG) soit intégralement pris en charge par l’État._
Zolanews :
Quels sont vos projets pour développer davantage « Espoir pour Elles » et toucher un public plus large ?
Carine NANIKIAN :
_Nous avons de nombreux projets à court terme, notamment l’organisation systématique de campagnes de sensibilisation et la création de centres dédiés au dépistage pour les personnes vulnérables. L’objectif est d’élargir notre réseau, de renforcer nos partenariats avec des bailleurs de fonds et d’assurer un suivi régulier des patientes, afin que chaque femme, même en dehors de Kinshasa, puisse bénéficier d’un diagnostic précoce et d’un soutien adapté. Ces initiatives visent à améliorer le taux de détection précoce et, par conséquent, à réduire la mortalité liée au cancer du sein et au cancer du col de l’utérus._
Zolanews :
Enfin, quel message d’espoir souhaitez-vous transmettre aux femmes, notamment en ce mois de mars qui célèbre la femme ?
Carine NANIKIAN :
_La résilience est le mot d’ordre. Quelles que soient les difficultés, dans la vie professionnelle, sentimentale ou dans la santé, il ne faut jamais baisser les bras. Il est important d’écouter son corps et de se faire dépister régulièrement. La santé doit primer, car une femme en bonne santé est la base de toute autonomie. Je souhaite encourager chaque femme à prendre soin d’elle, à avoir confiance en Dieu et à croire fermement qu’en se battant dès le premier signe d’alerte, la guérison est possible._
Zolanews :
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes pour qu’elles prennent soin d’elles-mêmes ?
Carine NANIKIAN :
_Je pense qu’une femme qui n’est pas en bonne santé ne peut pas être pleinement autonome. Trop souvent, la femme au foyer ou la femme active s’oublie au profit des autres. Avant d’être utile à la société, il est primordial de prendre soin de soi. J’encourage vivement chaque femme à écouter son corps, à ne pas remettre les contrôles médicaux à plus tard, et à intégrer l’auto-palpation dans sa routine. Se protéger, c’est aussi préserver sa capacité à s’épanouir et à contribuer, à la fois dans sa vie personnelle et professionnelle._
Le témoignage de Carine NANIKIAN est une véritable source d’inspiration. Sa résilience face à l’adversité, conjuguée à son engagement pour la prévention et le soutien des femmes, démontre que le cancer du sein n’est pas une fatalité lorsque la détection précoce et l’information sont au cœur des stratégies de lutte. Par son parcours et son action, Carine invite chaque femme à prendre soin d’elle-même et à ne jamais cesser de se battre.
Lydia Mangala



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