À Kinshasa, l’économie informelle n’est pas une périphérie du système économique, elle en est le cœur battant. Dans une ville estimée à plus de 15 millions d’habitants, où la pression démographique croît plus vite que la capacité de l’économie formelle à créer des emplois, l’informel s’impose comme une réponse immédiate, massive et quasi incontournable. Mais derrière cette apparente vitalité se dessine une réalité plus complexe, celle d’un modèle économique qui, tout en assurant la survie quotidienne, freine la transformation structurelle du pays.
Les données convergent. Selon la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement, entre 80 % et 90 % des emplois urbains en RDC relèvent du secteur informel, avec une concentration particulièrement marquée à Kinshasa.
Cette réalité se traduit concrètement par une économie fragmentée en milliers de micro-activités entre autres commerce de rue, transport artisanal avec les taxis-bus et motos, services domestiques, artisanat, restauration informelle. À elle seule, cette économie génère une part significative du revenu des ménages urbains, estimée à plus de 50 % du PIB non agricole dans certains rapports.
Mais cette prédominance n’est pas le signe d’une vitalité économique structurée. Elle est d’abord le reflet d’un déficit massif d’emplois formels.
Chaque année, des centaines de milliers de jeunes arrivent sur le marché du travail congolais, sans que l’économie formelle ne puisse les absorber. À Kinshasa, cette pression est exacerbée par l’exode rural et la centralisation des opportunités.
Dans ce contexte, l’informel devient un refuge. Il ne nécessite ni capital important, ni qualification spécifique, ni démarches administratives lourdes. Cette accessibilité explique sa croissance rapide.
L’économie informelle joue ainsi un rôle d’amortisseur social. Sans elle, le taux de chômage exploserait et les tensions sociales seraient nettement plus fortes. Elle constitue également un levier d’inclusion économique pour des catégories souvent marginalisées telles que les femmes, les jeunes non diplômés, les personnes déplacées.
Cependant, cette économie de survie se caractérise par une faible productivité. Les activités informelles reposent généralement sur des techniques rudimentaires, un capital limité et un accès quasi inexistant au crédit bancaire.
Selon les analyses de la Banque africaine de développement, la productivité d’un travailleur informel en Afrique subsaharienne peut être jusqu’à 5 fois inférieure à celle d’un travailleur du secteur formel.
À Kinshasa, cela se démontre par des revenus instables, souvent insuffisants pour sortir durablement de la pauvreté. L’absence d’économies d’échelle empêche également ces activités de se développer ou d’intégrer des chaînes de valeur plus structurées.
L’un des principaux enjeux liés à l’économie informelle est son faible niveau de contribution fiscale. La majorité des acteurs opèrent en dehors des circuits officiels, échappant ainsi à l’impôt.
Ce manque à gagner réduit considérablement la capacité de l’État à financer les infrastructures entre autres routes, électricité, eau, les services publics notamment l’éducation, la santé ainsi que les politiques de développement.
Dans un pays où les besoins en investissements sont colossaux, cette situation crée un paradoxe dans lequel une économie dynamique en apparence, mais incapable de soutenir durablement les finances publiques.
L’autre face de l’informel est la vulnérabilité. Les travailleurs ne bénéficient d’aucune protection sociale. Pas d’assurance maladie, pas de retraite, pas de sécurité de l’emploi.
En cas de maladie, de crise ou de choc économique comme l’inflation, l’instabilité politique, les revenus peuvent disparaître du jour au lendemain. Cette précarité permanente limite la capacité des ménages à investir dans l’éducation, la santé ou des activités productives.
Elle entretient ainsi un cercle vicieux de pauvreté intergénérationnelle.
Entre tolérance politique et défi de transformation
Face à cette réalité, les pouvoirs publics adoptent souvent une posture ambivalente avec une tolérance de fait, faute d’alternative immédiate, mais avec volonté affichée de formalisation.
Des initiatives existent notamment la promotion des PME, les programmes d’inclusion financière, la digitalisation des paiements, l
encouragement à l’entrepreneuriat. Toutefois, leur portée reste limitée.
Le véritable défi réside dans la capacité à organiser une transition progressive vers la formalisation, sans détruire les moyens de subsistance existants.
Cela implique à simplifier les procédures de création d’entreprise, instaurer une fiscalité adaptée et incitative, faciliter l’accès au crédit, investir dans la formation professionnelle et développer des infrastructures adaptées aux activités économiques.
Plutôt que de considérer l’informel uniquement comme un problème, certains économistes y voient un réservoir de dynamisme économique. Structuré et accompagné, ce secteur pourrait devenir un moteur de croissance inclusive.
L’enjeu est donc de transformer cette énergie entrepreneuriale spontanée en un levier productif, capable de contribuer pleinement au développement national.
À Kinshasa, l’économie informelle incarne une réalité paradoxale. Elle est à la fois indispensable à la survie de millions de personnes et symptomatique des failles structurelles de l’économie congolaise. Solution à court terme, elle devient frein à long terme si elle n’est pas progressivement intégrée dans un cadre formel.
Le véritable enjeu pour la République démocratique du Congo n’est pas d’éradiquer l’informel, mais de le transformer. Car c’est dans cette transition que se joue une part essentielle de l’avenir économique du pays.
Lydia Mangala


