Au cœur du 23e séminaire du Réseau francophone des régulateurs des télécommunications (Fratel), débuté ce lundi 27 avril à Kinshasa, l’une des interventions les plus marquantes de la première journée a été celle de Chako Armant, Directrice des programmes de La Différence et responsable du projet Pamoja Net à Idjwi, dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Dans un atelier consacré aux réseaux communautaires, la praticienne du numérique a livré un témoignage, à la fois technique, humain et profondément engagé, mettant en lumière une autre manière de penser la connectivité, non plus comme un simple déploiement d’infrastructures, mais comme un outil de transformation sociale, construit avec et pour les communautés.
Né sur l’île d’Idjwi, au Nord-Kivu, le projet Pamoja Net s’ancre dans un contexte d’isolement géographique et numérique prolongé. Selon Chako Armant, tout est parti d’une initiative locale, portée par les autorités coutumières, confrontées à l’absence quasi totale de connectivité dans cette zone insulaire du lac Kivu.
« Pamoja signifie ensemble », rappelle-t-elle, soulignant la philosophie fondatrice du projet de bâtir un réseau communautaire conçu avec la population, pour répondre à ses besoins réels.

« Notre motivation, c’est l’homme au centre de tout », a-t-elle affirmé, résumant l’approche qui place l’impact social avant toute logique purement commerciale ou technique.
Contrairement aux modèles classiques de déploiement télécom, Pamoja Net repose sur une méthodologie participative. Avant toute installation technique, des comités locaux sont mis en place afin d’impliquer directement les habitants dans l’identification des besoins, la gestion et le suivi du réseau.
Les kiosques Internet communautaires deviennent ainsi des espaces hybrides combinant lieux d’accès numérique, de formation, d’échanges et de services.
« On ne vient pas imposer Internet à une communauté. On commence par comprendre ce qu’elle cherche à résoudre », a expliqué Chako Armant, permettant une forte appropriation locale, condition essentielle à la durabilité du projet.

L’intervenante a également mis en lumière les défis opérationnels majeurs auxquels le projet fait face dans l’Est de la RDC notamment l’instabilité sécuritaire, les difficultés logistiques, le manque de financements et les contraintes d’acheminement du matériel à travers le lac Kivu. Pourtant, malgré ces obstacles, Pamoja Net s’est progressivement imposé comme un outil de résilience communautaire.
Dans un contexte marqué par la guerre et l’enclavement, la connectivité devient un vecteur de lien social, d’accès à l’information, d’éducation et d’opportunités économiques.
Le modèle Pamoja ne se limite pas à fournir un accès Internet. Il accompagne des dynamiques économiques et sociales concrètes. Dans certaines zones, les réseaux communautaires soutiennent les coopératives agricoles, facilitent la commercialisation des produits locaux et renforcent l’organisation des acteurs économiques. Dans d’autres, ils servent à l’éducation numérique, à la formation des jeunes et à l’autonomisation des femmes. Cette flexibilité repose sur le principe selon lequel chaque réseau doit être adapté au contexte local.
« Il faut un modèle avec une vision, mais la contextualisation est fondamentale », a insisté Chako Armant.

L’intervention de Chako Armant a pris une dimension institutionnelle forte. Face aux régulateurs présents à Kinshasa, elle a lancé un appel en vue d’adapter les cadres réglementaires pour permettre l’émergence et la croissance des réseaux communautaires. Elle a notamment évoqué les difficultés rencontrées dans les premières phases du projet, liées à la compréhension limitée de ces modèles hybrides, situés à la frontière entre innovation sociale et infrastructure télécom.
Selon elle, les expériences menées dans plusieurs pays africains montrent pourtant que lorsque les régulateurs s’approprient ces initiatives, elles deviennent des leviers puissants de démocratisation numérique.

Elle a ainsi plaidé pour une simplification des procédures de licences pour les petits opérateurs, un meilleur accès aux fonds de service universel et une réglementation plus flexible adaptée aux initiatives communautaires. Sans cet accompagnement, ces projets risquent de rester marginaux malgré leur fort impact social.
Chako Armant a défendu une vision profondément humaniste du numérique. Dans des zones fragiles comme Idjwi, la connectivité ne se résume pas à un accès à Internet, elle devient plutôt un instrument de reconstruction sociale, de dignité et de relance économique.

Accéder à une information, maintenir le lien familial, soutenir une activité agricole, former des jeunes ou permettre aux femmes d’utiliser les outils numériques, autant d’usages qui donnent un sens concret à ces infrastructures.
La prise de parole de Chako Armant a suscité un écho particulier parmi les régulateurs francophones réunis à Kinshasa. Elle a mis en lumière une réalité souvent marginalisée dans les politiques numériques, celle des territoires enclavés où l’innovation ne vient pas toujours des grands opérateurs, mais des communautés elles-mêmes.
En réponse, la vice-présidente de l’ARPTC, Lydie Omanga, a assuré un suivi et un accompagnement de ces initiatives communautaires, ouvrant la voie à une réflexion sur leur intégration dans les politiques publiques.
À travers l’expérience de Pamoja Net, l’intervention de Chako Armant rappelle que la connectivité n’a de valeur que si elle répond aux réalités humaines. Dans un monde où des milliards de personnes restent encore hors ligne, les réseaux communautaires apparaissent comme une alternative crédible, inclusive et durable.
À Kinshasa, cette voix venue d’Idjwi a rappelé que derrière chaque infrastructure numérique, il y a avant tout des vies à connecter.
Lydia Mangala


