Éminence Tata Cardinal,
En cette fin de l’année 2025, à la veille de 2026, je présente à Votre Éminence mes vœux de santé, de longévité et de force spirituelle. Que le Seigneur vous soutienne dans la lourde mission de conduire l’Église-Famille de Dieu qui est à Kinshasa.
Mais la gravité de l’heure que traverse notre nation m’oblige à dépasser la simple bienséance pour m’exprimer avec franchise, dans l’esprit de la tradition prophétique de l’Église.
1. L’Est du Congo : un peuple livré à une mort lente
Depuis plus de trente ans, des millions de Congolais sont morts à l’Est de la RDC.
Des femmes violées, des enfants enrôlés, des villages rayés de la carte, des populations déplacées comme du bétail.
À force de durer, cette tragédie est devenue une normalité scandaleuse, comme si naître à Goma, à Rutshuru, à Masisi, à Beni ou à Bunagana équivalait à une malédiction historique.
2. Une agression qui ne fait plus débat
Aujourd’hui, l’implication du Rwanda dans cette tragédie n’est plus une hypothèse militante.
Elle est documentée par les Nations Unies, par des enquêtes internationales, par des rapports indépendants.
Ne pas nommer l’agresseur, c’est contribuer à brouiller la vérité et à banaliser le crime.
3. Le trouble causé par certaines prises de position ecclésiales
- Éminence et Père-Archeveque, un malaise profond traverse aujourd’hui les fidèles.
Ils voient certains évêques et archevêques : - Prendre publiquement position pour un camp contre un autre,
- Defendre ou justifier une minorité présentée comme “sacrosainte”,
- Relativiser la souffrance de millions de Congolais massacrés,
comme si la vie d’un Congolais de l’Est pesait moins que certains équilibres diplomatiques, idéologiques ou ethniques.
4. Quand l’Église semble hiérarchiser les victimes.
Il se dégage parfois de certains discours l’impression troublante que :
certaines victimes mériteraient d’être pleurées,
et d’autres simplement tolérées dans leur mort.
Comme si le sang des Congolais de l’Est était devenu une monnaie négligeable dans le grand jeu géopolitique.
5. Le silence du Cardinal : une blessure morale
Éminence et Père-Archeveque, vous connaissez cette réalité.
Vous l’avez vue.
Vous l’avez dénoncée par le passé.
Mais aujourd’hui, face à une agression devenue plus brutale et plus ouverte, votre silence , ou votre réserve, est vécu comme une désertion morale par beaucoup de vos fidèles.
L’Église n’est pas appelée à être diplomatiquement prudente quand son peuple est massacré.
Elle est appelée à être prophétiquement courageuse.
6. La mémoire des évêques martyrs vous interpelle.
Sans citer l’actuel évêque d’Uvira, de Goma et Bukavu, qui vivent sous un traumatisme permanent, Monseigneur Munzihirwa et Monseigneur Kataliko ont été assassinés pour avoir refusé de se taire devant l’occupation et la violence.
Ils n’ont pas calculé.
Ils ont parlé.
Aujourd’hui, leur sang interpelle toute la hiérarchie congolaise.
7. Un appel direct à votre conscience pastorale
Éminence et Père-Archeveque,
le peuple congolais n’attend pas de son Pasteur que vous protégiez un régime, une diplomatie ou une narration internationale.
Il attend que vous protégiez la vérité, la vie et la dignité de vos brebis.
Nommer l’agresseur n’est pas faire de la politique.
C’est faire de la justice.
Se taire devant le massacre d’un peuple n’est pas de la neutralité.
C’est une forme de complicité morale involontaire.
8. Sur la responsabilité régionale de Votre Éminence.
Éminence et Père-Archeveque,
vous ne parlez pas seulement comme Archevêque de Kinshasa.
Vous êtes aussi Président du SCEAM (Symposium des Conférences Épiscopales d’Afrique et de Madagascar) et acteur majeur des dynamiques ecclésiales régionales, notamment au sein de l’ACEAC (Association des Conférences Épiscopales de l’Afrique Centrale).
À ce titre, votre parole et votre action ont une portée continentale et structurante.
Face à la tragédie persistante dans la région des Grands Lacs, il devient urgent de capitaliser des synergies efficaces, visibles et proactives entre l’ACEAC et le SCEAM, afin que les conférences épiscopales nationales ne restent pas isolées ou parfois contradictoires dans leurs approches.
La paix dans la région ne peut être construite à travers des discours fragmentés, ni à travers des équilibres diplomatiques qui sacrifient la vérité et la justice.
Elle doit naître d’une position ecclésiale claire, coordonnée et courageuse, au service du peuple et non des rapports de force.
9. La paix comme condition de l’évangélisation.
Éminence et Père-Archeveque,
l’Église ne peut annoncer le Christ dans un champ de ruines permanentes.
Il n’y a pas d’évangélisation en profondeur là où :
* Les enfants ne savent pas aller à l’école et meurent,
* Les femmes sont violées et transformées en esclaves sexuels,
* Les peuples sont déplacés et obligés à l’errance permanente,
* Les frontières sont violées.
La recherche de la paix commune, fondée sur la vérité et la justice, est le préalable indispensable à toute mission évangélisatrice crédible dans la région des Grands Lacs.
À ce titre, votre leadership au sein de l’Église africaine vous donne non seulement un honneur, mais une responsabilité historique.
Veuillez agréer, Eminence, l’expression de mes sentiments filiaux.
MARTIN MUDIMBI KAPENGA, journaliste et chrétien catholique


