De l’humanitaire à la diplomatie, en passant par les Nations unies et la coopération internationale, Thérèse Kayikwamba Wagner incarne une génération de femmes africaines qui allient expertise, audace et service public.
Nommée ministre des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et de la Francophonie en 2024, elle impose un style marqué par la rigueur, l’intégrité et une approche stratégique des relations internationales. Portrait d’une femme qui, bien que réticente à l’idée de faire de la politique, a fini par embrasser ce destin avec détermination.
Un ancrage entre deux mondes
Née en 1983 à Kinshasa d’une mère congolaise et d’un père allemand, Thérèse Kayikwamba Wagner grandit entre l’Allemagne, le Ghana et le Togo. Cette enfance nomade lui offre une ouverture sur le monde et lui inculque une capacité d’adaptation qui lui servira tout au long de sa carrière.
Très tôt, elle apprend la valeur du travail et de l’autonomie. À 16 ans, elle enchaîne les petits boulots : caissière, aide-soignante, enseignante de langues ou encore hôtesse dans une foire. Une succession d’expériences qui forge son caractère et l’amène à voir grand.
Passionnée par l’anthropologie et la politique, elle poursuit des études en sciences sociales et en relations internationales. Diplômée de l’Université de Mayence en Allemagne, elle approfondit ses recherches sur les conflits en Afrique centrale, notamment les campagnes électorales de Jean-Pierre Bemba et Joseph Kabila.
Elle complète ensuite son parcours avec un master en Droits de l’Homme et Démocratisation à l’Université de Leuven en Belgique, avant d’intégrer la Harvard Kennedy School aux États-Unis, où elle obtient un master en administration publique.
Cette quête du savoir, bien plus qu’une accumulation de diplômes, traduit une volonté farouche de comprendre les rouages des conflits, des injustices et des dynamiques de pouvoir.
Un parcours sans calcul, mais avec stratégie
Si Thérèse Kayikwamba Wagner a multiplié les expériences professionnelles, ce n’est pas par indécision mais par volonté d’acquérir une vision globale et transversale des enjeux internationaux.
Son entrée dans le monde professionnel se fait en 2009 avec la GIZ (coopération allemande) au Rwanda. Deux ans plus tard, elle prend un virage vers l’humanitaire et rejoint Oxfam à Goma, en plein cœur de la première crise avec le groupe rebelle M23. Elle dirige alors un programme de protection des civils, sillonnant le Nord-Kivu, entre Masisi, Beni et Walikale.
En 2016, elle rejoint les Nations unies, d’abord au sein de la Monusco en RDC, puis à la Minusca en Centrafrique. Chaque mission est une immersion dans des terrains complexes où elle apprend à naviguer entre diplomatie, négociation et gestion de crise.
Après un passage à Kinshasa en tant que conseillère politique dans la mise en œuvre de l’accord-cadre d’Addis-Abeba, elle part pour Nairobi en 2019, où elle devient assistante de Huang Xia, envoyé spécial de l’ONU pour la région des Grands Lacs. C’est à cette période qu’elle croise pour la première fois le président Félix Tshisekedi, sans imaginer qu’elle se retrouverait quelques années plus tard au sein de son gouvernement.
Une ministre qui n’avait pas prévu de l’être
Jusqu’en 2022, la politique ne figurait pas dans ses ambitions immédiates. Elle affirmait alors que l’on fétichise la politique comme le seul moyen de se réaliser, estimant qu’elle pouvait être plus utile dans d’autres sphères. Mais en mai 2024, lorsque Judith Suminwa, la première femme nommée Première ministre en RDC, l’appelle pour lui proposer le portefeuille des Affaires étrangères, elle accepte le défi.
« En réaffirmant mon engagement vers le service public, je m’engage résolument à relever nos défis et œuvrer pour le bien-être de tous les Congolais(es) », écrit-elle sur X le jour de sa nomination.
Peu connue du grand public, sa nomination surprend. Certains y voient un choix stratégique du président Tshisekedi pour apaiser les tensions diplomatiques après le style plus direct de son prédécesseur, Christophe Lutundula.
Une diplomatie de fermeté face aux crises
Dès son entrée en fonction, elle est confrontée à un contexte explosif. La guerre avec le M23, soutenu par le Rwanda, s’intensifie et la RDC amorce le retrait progressif des forces de la Monusco. Son style allie pragmatisme et fermeté.
En décembre 2024, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, elle accuse officiellement le Rwanda de violer le cessez-le-feu. Quelques semaines plus tard, elle convoque les diplomates étrangers à Kinshasa et exhorte la communauté internationale à « passer de la compassion aux actions concrètes ».
En janvier 2025, elle annonce la rupture des relations diplomatiques entre la RDC et le Rwanda, marquant ainsi une inflexion majeure dans la politique étrangère du pays.
Parallèlement, elle porte la candidature de la RDC à un siège de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, mettant en avant l’expérience du pays dans le maintien de la paix.
Une femme, une vision
Entre sa carrière et sa vie personnelle, elle refuse l’idée d’un sacrifice total. Elle estime qu’il n’y a pas de recette magique, à part une communication transparente entre les ambitions personnelles et le respect des besoins de la famille.
Plurilingue (français, anglais, allemand), passionnée de lecture et de recherche, elle reste fidèle à son approche anthropologique des relations humaines et politiques. Elle se dit toujours qu’on ne peut pas communiquer avec une personne si l’on part avec un jugement. C’est là que l’anthropologie l’aide à créer un environnement qui permet d’interagir même lorsque elle est opposée à ce que l’autre représente.
Thérèse Kayikwamba Wagner incarne une nouvelle génération de femmes africaines engagées, conscientes que l’on peut bâtir son parcours sans suivre les schémas traditionnels.
De chercheuse en anthropologie à ministre des Affaires étrangères, elle a su transformer chaque étape de sa vie en tremplin vers l’étape suivante, sans jamais renoncer à ses valeurs.
Une inspiration pour toutes celles qui doutent, qui hésitent, qui pensent que l’ambition n’est réservée qu’aux autres.
Lydia Mangalaa


