Il faut quitter le tumulte du centre-ville, s’éloigner des grandes artères de Kinshasa, pour comprendre ce qui se joue réellement à Mpasa Bisengo, dans la commune de N’sele. Là-bas, au milieu des maisons modestes et des champs encore vivants, les cris joyeux des enfants résonnent comme une promesse. Ils récitent leurs leçons avec sérieux, rient sans retenue et apprennent sans que leurs parents n’aient à payer.
Dans ces salles de classe où chaque sourire a le goût d’une victoire, une révolution silencieuse prend forme, portée par une femme dont la conviction n’a jamais vacillé : Marie Mvidia Kaninda.
Chez elle, rien ne relève du hasard. Tout commence par une rencontre, celle avec les enfants, au début des années 1990, dans le cadre de l’école du dimanche de son église. Elle y vient pour servir, mais repart transformée. Très vite, elle voit au-delà des chants et des leçons bibliques.
Elle perçoit des regards en quête de repères, des vies encore fragiles, des futurs incertains. Et surtout, elle comprend qu’on ne bâtit pas un enfant en quelques heures par semaine. Il faut du temps, de la constance, un cadre solide. Il faut une école.
Cette conviction ne la quitte plus. Elle grandit en elle, la travaille, l’habite profondément. Jusqu’au moment où elle décide de se donner les moyens de cette vision. À la fin des années 1990, elle prend la direction de la France, non pas simplement pour accumuler des diplômes, mais pour se former, s’équiper, comprendre, affiner. Elle apprend, observe, se structure. Mais surtout, elle clarifie ce qu’elle porte déjà en elle, qu’une école ne formera pas seulement des têtes bien pleines, mais des cœurs bien construits. Pour elle, l’école est un lieu où l’on élève l’enfant dans toutes ses dimensions.
À son retour à Kinshasa, rien n’est encore visible, mais tout est déjà en marche. Elle prend le temps de préparer, de rassembler, de convaincre. Celui aussi de trouver des hommes et des femmes capables de croire en une vision exigeante, parfois à contre-courant. Puis, en septembre 1999, ce qui n’était qu’un appel devient une œuvre : les Écoles Chrétiennes « La Source de Vie » voient le jour.
Dès le départ, Marie Mvidia Kaninda refuse de faire comme tout le monde. Pour elle, enseigner ne se limite pas à transmettre des connaissances. Il s’agit de former des êtres humains complets. Dans ses écoles, on apprend à lire et à écrire, bien sûr, mais aussi à respecter, à aimer, à travailler avec rigueur, à se tenir debout dans la vie.
Elle y sème des valeurs simples mais devenues rares telles que l’intégrité, l’humilité, le sens du devoir, l’amour du prochain et de la patrie. Parce qu’elle est profondément convaincue que la crise congolaise est avant tout une crise d’hommes, et si l’homme doit être restauré, tout commence par l’enfant.
Mais au cœur de cet engagement, il y a le choix de la gratuité qui bouleverse les logiques habituelles. Offrir une éducation de qualité sans rien exiger en retour, dans un contexte où tant de familles peinent à scolariser leurs enfants, relève presque de l’impossible. Et pourtant, à Mpasa Bisengo, l’école « Source de Vie/Allégresse » accueille chaque jour des enfants qui apprennent sans que l’argent ne soit une barrière. Ici, aucun enfant n’est mis de côté à cause du manque de moyens. Ce choix, parfois incompris, est pour elle une évidence. Parce qu’au fond, chaque enfant mérite une chance, peu importe son origine.
Dans cette même dynamique, une autre extension de cette vision a vu le jour à Menkao. Dans cette zone également, les Écoles Chrétiennes « La Source de Vie » poursuivent le même idéal d’offrir une éducation gratuite et accessible aux enfants des familles vulnérables.
À Menkao, comme à Mpasa, l’école n’est pas un privilège, mais un espace de dignité et d’espérance. Les enfants y apprennent dans les mêmes conditions de qualité, portés par la même philosophie de former sans exclure, instruire sans conditionner, bâtir sans sélectionner.
Ce mouvement s’aligne avec une orientation nationale plus large, en cohérence avec la vision du Chef de l’État, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, qui fait de l’éducation un pilier essentiel de la reconstruction du pays. Depuis le lancement de la politique de gratuité de l’enseignement primaire en République démocratique du Congo en septembre 2019, l’État congolais s’est engagé à garantir à chaque enfant l’accès à l’école sans frais, afin de réduire les inégalités et de promouvoir une éducation inclusive. Dans ce contexte, des initiatives comme celles de Marie Mvidia Kaninda viennent consolider et prolonger cet élan national, en apportant des réponses concrètes sur le terrain, notamment dans les zones périphériques et rurales.
Mais Marie Mvidia Kaninda ne s’arrête pas là. Elle sait qu’un enfant ne peut pas apprendre correctement le ventre vide. Alors elle observe, écoute, comprend son environnement. Elle voit la terre disponible, les femmes du quartier, les réalités du quotidien et elle agit. Elle mobilise, encourage, accompagne les mamans à cultiver, à produire, à se réapproprier cette richesse naturelle souvent négligée. Peu à peu, les champs se remplissent, les récoltes arrivent, et avec elles, une nouvelle forme d’espoir. L’école respire, les enfants mangent, les familles s’impliquent. Ce n’est plus seulement une école, c’est une communauté qui se relève ensemble.

Plus de deux décennies après la création des Écoles Chrétiennes « La Source de Vie », l’impact de Marie Mvidia Kaninda continue de s’étendre silencieusement mais profondément dans le paysage éducatif congolais. Avec plus de 25 ans d’engagement dans l’éducation en République démocratique du Congo, elle s’impose progressivement comme une figure inspirante du secteur éducatif et chrétien, reconnue pour la cohérence de sa vision et la constance de son action. Son combat demeure inchangé depuis les débuts, celui de former des enfants capables de transformer la société congolaise.
Les années passent, mais la flamme reste intacte. Derrière chaque élève formé dans les Écoles « La Source de Vie », il y a une histoire discrète mais puissante. Des enfants qui apprennent à croire en eux, des familles qui retrouvent espoir, des communautés qui se reconstruisent peu à peu. Sans chercher la lumière, Marie Mvidia Kaninda s’impose comme une bâtisseuse de destinées, une éducatrice de conviction dont l’impact dépasse largement les murs de ses écoles.
En ce 30 avril, alors que la République démocratique du Congo célèbre la Journée nationale de l’Enseignement, son parcours rappelle que l’éducation n’est pas seulement une question de moyens, c’est d’abord une question de foi, de vision et de courage. Et parfois, il suffit d’une femme qui décide de donner gratuitement, de croire profondément et d’agir sans relâche pour commencer à transformer toute une génération.
Lydia Mangala


