Réunis ce mardi 28 avril à Kinshasa, dans le cadre de la deuxième journée du 23e séminaire du Réseau francophone de la régulation des télécommunications (Fratel), régulateurs, experts et opérateurs ont consacré une table ronde stratégique à une question centrale pour l’avenir du numérique : comment accélérer le déploiement des réseaux de fibre optique tout en préservant la concurrence et en stimulant l’innovation.
Présidée par la vice-présidente de l’ARPTC, Lydie Omanga, cette session a mis en lumière les tensions structurelles entre investissements lourds, aménagement du territoire et exigences de régulation.

« Le régulateur a un rôle déterminant à jouer, notamment dans les politiques mises en place au niveau de la réglementation », a souligné Lydie Omanga, d’emblée, rappelant que l’équilibre entre ouverture du marché et incitation à investir reste un exercice délicat.

Prenant la parole pour lancer les discussions, Dinyuy Tata Bolivian, spécialiste en développement numérique à la Banque mondiale, a détaillé l’approche de son institution, fondée sur un accompagnement stratégique des États.
« Notre objectif est de financer des activités qui améliorent la connectivité, l’inclusion et la participation du secteur privé », a-t-il expliqué.

Insistant sur la nécessité d’un cadre clair, il a précisé que les projets soutenus intègrent systématiquement des principes d’ « open access », de partage d’infrastructures et d’interconnexion.
« Il est essentiel que le financement public bénéficie au plus grand nombre et maximise l’impact pour les populations », a-t-il ajouté, évoquant également l’importance des partenariats public-privé et des modèles hybrides de financement.
À ses yeux, la préparation en amont, cadre juridique, modèle économique, choix technologiques, conditionne la réussite des projets, notamment dans des environnements complexes comme ceux de plusieurs pays africains.

L’expérience du Gabon, présentée par Kowiyou Safiou de l’Arcep Gabon, a illustré concrètement ces dynamiques. Revenant sur les réformes engagées dès les années 2000, il a mis en avant une ouverture progressive du marché et des investissements structurants ayant permis d’améliorer la connectivité nationale.
« L’ouverture de l’accès n’est pas toujours l’unique alternative », a-t-il toutefois nuancé, soulignant que certaines formes de concurrence mal encadrées peuvent freiner les investissements.

Il a également insisté sur la nécessité d’une meilleure coordination dans la gestion des infrastructures physiques.
« il est plus facile de déployer que de réguler a posteriori », a-t-il reconnu, plaidant pour une anticipation accrue des règles d’installation et de partage.

Du côté du Maroc, Youness Ait Si Ahmad de l’ANRT a mis en avant un modèle fondé sur la mutualisation. Face à des coûts élevés et à des retours sur investissement longs, le partage des infrastructures s’impose comme une évidence.
« Aujourd’hui, tout le monde comprend qu’on ne peut plus se développer si l’on ne partage pas », a-t-il affirmé.
Le régulateur marocain a ainsi mis en place un cadre juridique renforcé, favorisé des accords entre opérateurs et encouragé la création de coentreprises pour accélérer le déploiement, avec des objectifs ambitieux de couverture et une baisse progressive des tarifs, preuve que concurrence et mutualisation peuvent coexister.

L’intervention d’Adja Aissatou Diop, cheffe de produit du projet Djoliba chez Orange Afrique et Moyen-Orient, a élargi la réflexion à l’échelle régionale. Elle a présenté ce réseau panafricain comme une réponse aux défis de connectivité et de résilience.
« Parfois, partager un réseau va au-delà des investissements ou des compétences techniques », a-t-elle souligné, évoquant les obstacles liés aux monopoles, aux disparités réglementaires et aux contraintes de capacité.

Elle a notamment insisté sur l’importance des partenariats et des accords à long terme pour sécuriser les infrastructures.
« Dans certains contextes, il ne s’agit même plus d’investissement ou de partage, mais simplement de gérer la pénurie », a-t-elle alerté, rappelant les fragilités persistantes de certains marchés africains.

Enfin, Gilbert Lumbu de Liquid Telecom RDC a insisté sur la nécessité de renforcer la collaboration entre acteurs. Dans un secteur encore marqué par des logiques de concurrence frontale, il a plaidé pour une approche plus collective.
« Chacun voulait construire son réseau, mais cela a conduit à des duplications coûteuses », a-t-il déploré.

Il a ainsi appelé à privilégier le co-investissement et les partenariats structurants, tout en soulignant l’importance d’un cadre réglementaire stable et incitatif.
« Il ne s’agit pas seulement de maximiser les profits à court terme, mais de bâtir un écosystème durable », a-t-il déclaré.

Le déploiement de la fibre optique en Afrique ne pourra s’accélérer sans une combinaison intelligente de régulation, de coopération entre acteurs et d’innovation dans les modèles économiques. Entre open access, mutualisation, co-investissement et intervention publique ciblée, les solutions existent, mais leur mise en œuvre exige une coordination fine et une vision de long terme.
Cette deuxième table ronde a ainsi confirmé que la connectivité du continent ne repose pas uniquement sur des infrastructures, mais sur des choix stratégiques où se croisent intérêts économiques, politiques publiques et impératifs sociaux, pour faire de la fibre optique un véritable levier de transformation numérique en Afrique.
Lydia Mangala


