Alors que la ville de Goma peine à retrouver une stabilité après les affrontements opposant les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) aux rebelles du M23, une autre bataille se joue, plus silencieuse mais tout aussi dévastatrice : celle de la santé mentale. Dans une région marquée par des pertes humaines, des déplacements massifs et une insécurité persistante, les traumatismes psychologiques se multiplient.
Face à cette réalité, le Centre Hospitalier Neuropsychiatrique de Goma (CHNP) a pris l’initiative d’organiser, du 24 mars au 24 avril, une campagne de consultations gratuites, un geste qui apparaît comme un souffle d’espoir dans une atmosphère de détresse généralisée.
Un conflit qui laisse des traces invisibles mais profondes
Les chiffres témoignent de l’ampleur du drame : plus de 8000 morts et des milliers de blessés, selon les bilans officiels. Des quartiers entiers de Goma, naguère animés par le commerce et la vie quotidienne, sont aujourd’hui marqués par la peur et l’incertitude.
Le chaos laisse derrière lui bien plus que des ruines physiques : il creuse des plaies invisibles dans les esprits des survivants. Insomnie, hypervigilance, crises d’angoisse, troubles de l’humeur et idées suicidaires sont devenus des compagnons de route pour de nombreux habitants.
Ces symptômes ne sont pas anodins. Ils témoignent d’un profond bouleversement psychologique, conséquence directe de l’exposition répétée à la violence, aux deuils et aux pertes matérielles.
Dans ce contexte, l’accès à des soins spécialisés devient une urgence aussi cruciale que la reconstruction physique de la ville.
Une réponse adaptée aux besoins d’une population en détresse
Conscient de cette urgence, le CHNP, anciennement connu sous le nom de Centre de Santé Mentale Tulizo Letu, s’engage à offrir un accompagnement spécialisé à tous ceux qui en ressentent le besoin. Pendant un mois, l’établissement ouvre ses portes à toute personne présentant des signes de détresse psychologique.
L’initiative est inédite par son ampleur et par la diversité des troubles pris en charge : insomnie, perte d’appétit, crises de panique, douleurs généralisées inexpliquées, mais aussi consommation excessive d’alcool et de drogues, souvent perçue comme un mécanisme d’échappatoire.
Les consultations seront assurées par une équipe pluridisciplinaire composée de psychiatres, psychologues, infirmiers spécialisés et travailleurs sociaux. Loin d’une simple écoute bienveillante, la démarche repose sur une approche médicale rigoureuse incluant, si nécessaire, des examens neurologiques comme l’électroencéphalogramme.
L’objectif est de détecter précocement les troubles mentaux afin d’éviter qu’ils ne s’aggravent, compromettant encore davantage la reconstruction sociale de Goma.
L’urgence d’une prise en charge préventive et durable
Cette campagne intervient à un moment où la ville est en proie à une instabilité persistante. Assassinat ciblé, pillages, arrestations arbitraires, bruits de tirs sporadiques : autant d’éléments qui entretiennent un climat d’angoisse permanent. Si les séquelles physiques du conflit peuvent être soignées, les blessures mentales, elles, nécessitent une prise en charge plus subtile et continue.
L’histoire récente de la RDC a montré que les conflits armés laissent des traces sur plusieurs générations. En l’absence d’un accompagnement psychologique adéquat, les traumatismes d’aujourd’hui risquent de se transformer en cycles de violence demain.
D’où l’importance de sensibiliser la population sur la nécessité de consulter avant que les troubles ne deviennent chroniques.
Un besoin qui dépasse les frontières de Goma
Le CHNP, géré par la congrégation des Frères de la Charité de l’Église catholique, ne se limite pas aux habitants de Goma. L’établissement accueille également des patients venus des provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Maniema, de l’Ituri, et même des pays voisins.
Cette large couverture témoigne de l’ampleur du besoin en matière de soins psychiatriques dans une région où les conflits successifs ont profondément ébranlé le tissu social.
Des soins d’urgence qui laissent place à la reconstruction
En parallèle, Médecins Sans Frontières (MSF), qui assurait depuis plusieurs mois une prise en charge gratuite des blessés à l’Hôpital général de référence de Virunga, annonce son désengagement à partir du 31 mars. En l’espace de trois mois, l’ONG a soigné 726 blessés, dont 618 par balles, et réalisé 333 interventions chirurgicales.
Alors que la pression sur les structures hospitalières s’atténue progressivement, la gestion des séquelles mentales et émotionnelles devient une priorité pour les acteurs locaux de la santé.
Un espoir fragile mais essentiel
Dans un contexte où la violence semble devenue une fatalité, l’initiative du CHNP rappelle que la guérison ne se limite pas aux soins physiques. En s’attaquant aux traumatismes invisibles laissés par le conflit, elle permet à de nombreuses personnes de retrouver une certaine stabilité intérieure, condition essentielle à toute reconstruction collective.
Loin d’être une simple campagne de soins, ce programme s’inscrit dans une dynamique plus large de résilience et de reconstruction. Il rappelle une vérité souvent oubliée dans les périodes de crise : il ne peut y avoir de paix durable sans santé mentale.
En tendant la main aux habitants de Goma, le CHNP leur offre plus qu’un traitement, il leur donne une chance de retrouver un équilibre dans un monde en pleine tourmente.
Lydia Mangala


