Longtemps reléguée au silence, la question des menstruations s’affirme aujourd’hui comme un véritable enjeu de dignité, d’éducation et d’égalité en République Démocratique du Congo. Engagée sur le terrain, Joséphine Bawawana refuse que les règles soient un frein à l’avenir des jeunes filles. Comptable de profession et coordinatrice de l’ASBL MINZOTO, elle milite pour briser les tabous, sensibiliser et plaider pour la gratuité des serviettes hygiéniques.
Dans cet entretien accordé à Zolanews, elle revient sur les réalités de la précarité menstruelle en RDC et appelle à une prise de conscience collective.
Rédaction : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre engagement dans la société civile ?
Joséphine Bawawana : Je m’appelle Joséphine Bawawana, je suis comptable de profession. Mais au-delà de mon métier, je suis profondément engagée dans la société civile en tant qu’initiatrice et coordinatrice de MINZOTO ASBL, une organisation à but non lucratif basée en République Démocratique du Congo. À travers cette association, je mène des actions de sensibilisation et de plaidoyer sur les questions d’hygiène et de santé menstruelle. Mon engagement vise à briser les tabous autour des menstruations, à promouvoir une éducation sans honte ni stigmatisation, et à lutter concrètement contre la précarité menstruelle, notamment par la distribution gratuite de serviettes hygiéniques. Je crois fermement que parler des menstruations, c’est défendre la dignité, l’éducation et les droits fondamentaux des femmes et des jeunes filles.
Rédaction : Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager sur la question de la santé menstruelle ?
Joséphine Bawawana : Mon engagement est né d’une expérience personnelle marquante. J’ai vécu aux côtés d’une personne souffrant d’une pathologie liée aux menstruations. Son diagnostic a été un véritable déclic. J’ai découvert l’ampleur et la diversité des maladies liées à la santé menstruelle, un sujet encore trop peu abordé. Face à cette réalité, j’ai ressenti la responsabilité d’informer et de sensibiliser. Ce qui était au départ une initiative personnelle est devenu une véritable mission. Au fil des actions, j’ai recueilli de nombreux témoignages de jeunes filles confrontées à la douleur, à l’incompréhension et au manque d’accompagnement. Ces rencontres ont renforcé ma détermination et m’ont poussée à devenir une voix pour celles qui n’en ont pas, et à porter haut le combat pour une meilleure prise en charge de la santé menstruelle.
Rédaction : Pourquoi l’accès aux serviettes hygiéniques est-il un enjeu majeur en RDC ?
Joséphine Bawawana : Parce qu’il touche à des réalités profondes notamment la pauvreté, les inégalités et les tabous sociaux. Le coût des protections hygiéniques reste élevé, environ 2500 FC soit 1 dollar pour les moins chères, ce qui les rend inaccessibles pour une grande partie de la population. Beaucoup de familles doivent prioriser les besoins essentiels, ce qui relègue les serviettes hygiéniques au second plan. Par conséquent, beaucoup de jeunes filles utilisent des alternatives non sûres, avec des conséquences directes sur leur santé.
Rédaction : Quelles difficultés concrètes rencontrent les jeunes filles aujourd’hui ?
Joséphine Bawawana : Aujourd’hui, les jeunes filles et les femmes en RDC font face à des difficultés très concrètes et souvent invisibilisées lorsqu’il s’agit de la gestion des menstruations. La première difficulté, c’est le manque de moyens financiers. Beaucoup n’ont tout simplement pas les ressources pour acheter des serviettes hygiéniques chaque mois. Elles sont alors contraintes d’utiliser des tissus usés, du papier ou d’autres alternatives non adaptées, avec des risques réels pour leur santé. Ensuite, il y a le problème d’accès. Dans certaines zones, surtout rurales ou enclavées, les serviettes hygiéniques ne sont pas facilement disponibles. Même lorsqu’elles existent, elles restent hors de portée financière.
Une autre difficulté majeure concerne les infrastructures. Dans plusieurs écoles et espaces publics, il n’y a pas de toilettes propres, sécurisées ou équipées d’eau. Cela rend la gestion des règles extrêmement compliquée, voire humiliante pour les jeunes filles. À cela s’ajoute le manque d’information. Beaucoup de jeunes filles ne sont pas correctement éduquées sur leur cycle menstruel, ce qui crée peur, incompréhension et parfois de mauvaises pratiques. Les tabous sociaux aggravent encore la situation. Les règles restent un sujet sensible, parfois honteux. Certaines filles sont stigmatisées ou isolées pendant leurs menstruations, ce qui affecte leur confiance en elles. Enfin, il y a des conséquences directes sur leur quotidien entre autres absentéisme scolaire, baisse de participation aux activités, perte de dignité et parfois même exposition à des comportements à risque pour obtenir de l’argent afin d’acheter des protections. Ces réalités montrent que la question menstruelle en RDC n’est pas seulement une question d’hygiène, mais un véritable enjeu social, éducatif et de droits humains.
Rédaction : Pourquoi défendez-vous la gratuité des serviettes hygiéniques ?
Joséphine Bawawana : Parce qu’en RDC, les règles restent un facteur d’inégalité. Aucune fille ne devrait manquer l’école ou compromettre sa santé et sa dignité simplement par manque de protection hygiénique. La gratuité est une réponse concrète. Elle protège la santé, réduit l’absentéisme et permet aux filles de vivre leurs menstruations sans honte ni contrainte.
Rédaction : Cette gratuité doit-elle concerner toute la population ?
Joséphine Bawawana : La gratuité des serviettes hygiéniques doit cibler en priorité les écoles publiques, les universités publiques, les structures de santé et les camps militaires là où le besoin est le plus critique et l’impact le plus immédiat. Dans les écoles, c’est une urgence. Chaque mois, des filles manquent les cours, accumulent du retard et finissent par décrocher, simplement faute de protections hygiéniques. Rendre ces serviettes gratuites, c’est agir directement sur le taux de décrochage scolaire et protéger l’avenir de milliers de jeunes filles. Dans les structures de santé, c’est une question de protection et de dignité. Dans les camps militaires, c’est une question de justice sociale pour des femmes souvent oubliées. Partout, il s’agit de répondre à un besoin essentiel trop longtemps négligé. Commencer par ces espaces, c’est faire le choix d’agir vite, efficacement et là où l’impact est le plus fort.
Mais au delà, l’ambition doit être qu’aucune femme, où qu’elle soit, ne devrait payer pour gérer ses règles.
Rédaction : Quel impact cela a-t-il sur la scolarité des jeunes filles ?
Joséphine Bawawana : Le manque de protections hygiéniques a un impact direct et grave sur la scolarité des jeunes filles. Il entraîne le décrochage scolaire. Chaque mois, des filles sont contraintes de manquer les cours pendant leurs menstruations par manque de serviettes hygiéniques ou de conditions adaptées. Ces absences répétées créent des retards, une perte de confiance, puis un désengagement progressif jusqu’à l’abandon scolaire. Ce n’est donc pas seulement une question d’hygiène, c’est une barrière silencieuse à l’éducation. Et dans notre contexte, cela prive des milliers de filles de leur avenir.
Rédaction : En quoi cette situation renforce-t-elle les inégalités ?
Joséphine Bawawana : Elle transforme un phénomène naturel les menstruations en obstacle à l’éducation et à l’avenir des filles. Pendant que les garçons continuent normalement leur scolarité, des filles sont forcées de s’absenter chaque mois, accumulent du retard et finissent parfois par décrocher. À compétences égales, elles partent déjà désavantagées uniquement à cause de leur cycle biologique. Cela crée un cercle d’inégalités avec moins de présence à l’école, moins de performances, moins d’opportunités, donc moins de chances d’accéder aux mêmes études, aux mêmes emplois et aux mêmes responsabilités. En réalité, ne pas garantir l’accès aux protections hygiéniques, c’est maintenir les filles dans une situation d’injustice structurelle simplement parce qu’elles sont nées femmes.
Rédaction : Comment financer une politique de gratuité en RDC ?
Joséphine Bawawana : Une politique de gratuité en RDC est finançable si elle est traitée comme une priorité sociale. D’abord, par une ligne budgétaire dédiée dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Ensuite, par des partenariats avec les ONG et les bailleurs qui financent déjà l’éducation des filles et la santé reproductive. Il faut aussi miser sur la production locale pour réduire les coûts et créer de la valeur dans le pays. Enfin, des mécanismes simples comme la responsabilité sociale des entreprises peuvent compléter le financement. Le vrai enjeu n’est pas l’argent, mais le choix politique d’investir dans les filles.
Rédaction : Quel rôle doivent jouer les différents acteurs ?
Joséphine Bawawana : L’État doit porter la vision et garantir la gratuité des protections hygiéniques dans les écoles, les structures de santé et les espaces publics, c’est une question de droit et d’égalité.
Les ONG doivent agir sur le terrain pour sensibiliser, éduquer et accompagner les filles et les communautés pour briser les tabous et améliorer les pratiques. Le secteur privé doit rendre la solution durable en produisant localement, réduisant les coûts et soutenant les programmes à travers des partenariats. Chacun a un rôle, mais avec seul objectif de faire de la santé menstruelle une priorité nationale et non un luxe.
Rédaction : Comment briser le tabou autour des menstruations ?
Joséphine Bawawana : Briser le tabou autour des menstruations commence par en parler ouvertement, sans honte et sans euphémismes, dans les familles, les écoles et les espaces publics. Il faut intégrer une véritable éducation menstruelle dès le plus jeune âge, aussi bien pour les filles que pour les garçons, afin de normaliser le sujet et corriger les idées fausses. Cela passe aussi par l’intégration, dans le cours d’éducation à la vie, des réalités concrètes de l’hygiène menstruelle telles que comment gérer ses règles, les bonnes pratiques et les enjeux de santé qui y sont liés. Les leaders communautaires, religieux et les médias ont également un rôle clé. Lorsqu’ils abordent ce sujet de manière claire et positive, ils contribuent à changer les mentalités. Enfin, il faut encourager les témoignages et les campagnes de sensibilisation portées par les jeunes eux-mêmes. Parce qu’on ne brise pas un tabou en se taisant, mais en éduquant, en parlant et en normalisant.
Rédaction : Quel message adressez-vous aux autorités et à la population ?
Joséphine Bawawana : Aux autorités, je dis : faites de la santé menstruelle une priorité publique et budgétaire. Investissez concrètement dans la gratuité des protections hygiéniques dans les écoles publiques, les universités, les structures de santé et les espaces stratégiques. Intégrez aussi l’éducation menstruelle dans les programmes scolaires et améliorez les infrastructures sanitaires. Car chaque fille qui manque l’école ou qui décroche à cause de ses règles représente une perte directe pour son avenir et pour le développement du pays. À la population congolaise, je dis : brisons ensemble le silence et les tabous. Les règles ne sont ni une honte ni un sujet caché, mais une réalité naturelle qui mérite respect et compréhension. Soutenons nos filles, nos sœurs et nos mères, parlons-en ouvertement dans nos familles et nos communautés. C’est ainsi que nous protégerons leur dignité, leur santé et leur avenir, et que nous construirons une société plus juste et plus inclusive.
Lydia Mangala


