Au Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe, dans l’enceinte du Palais de justice, les survivantes des viols de masse survenus à la prison centrale de Makala dans la nuit du 1er au 2 septembre 2024 ont comparu, accompagnées de leurs avocats et des organisations qui les soutiennent.
Pour la première fois depuis les faits, ces femmes ont décidé de se constituer partie civile afin d’obtenir justice, réparation et reconnaissance officielle des violations graves dont elles ont été victimes.
Une action judiciaire attendue depuis plus d’un an
Pour le collectif des avocats du cabinet KTF Lawyers, cette procédure marque un tournant dans un dossier longtemps resté dans l’ombre.
Me Frédéric Kwamba, avocat au barreau de Kinshasa/Gombe, a rappelé que les victimes n’ont jamais été indemnisées et qu’aucune réparation ne leur a été accordée depuis les événements.
« Nous sommes dans une action en justice où nous désirons obtenir justice, réparation, mais aussi la reconnaissance des graves violations des droits humains qui ont été commises dans un lieu censé garantir la dignité humaine, qui est la prison », a-t-il insisté.
Cette saisine intervient après que plusieurs survivantes ont sollicité l’assistance des avocats au mois de novembre.
Me Frédéric Kwamba a expliqué que les défenseurs ne se saisissent jamais d’un dossier d’eux-mêmes et qu’il leur a fallu étudier les faits en profondeur avant d’engager la procédure.
Il a précisé qu’en ce premier jour d’audience, l’affaire n’était qu’appelée en introduction, avec une demande urgente au tribunal sur la protection de l’identité des survivantes.
« Il y a des questions de stigmatisation autour des violences sexuelles. Nous sollicitons du tribunal que les identités de nos clientes ne soient pas utilisées par quiconque jusqu’à l’issue du procès », a-t-il indiqué.
Afia Mama souligne l’importance de l’accès à la justice dans l’accompagnement des survivantes
Aux côtés des avocats, l’association Afia Mama, qui suit ces femmes depuis leur libération, estime que cette démarche judiciaire était devenue indispensable.

L’activiste féministe congolaise et directrice exécutive de l’association Afia Mama, Anny Tengamédite Modi, rappelle que dans le cadre des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes, il était essentiel de ramener cette affaire sur la place publique et de rappeler le droit à une justice réparatrice.
Elle a expliqué que plusieurs survivantes ont bénéficié d’un accompagnement psychosocial et sanitaire, mais qu’elles ignoraient comment faire valoir leurs droits.
« C’est ainsi que les femmes ont décidé de se constituer partie civile pour réclamer réparation pour les préjudices subis alors qu’elles étaient sous la protection de l’État », a-t-elle précisé.
Concernant les circonstances du drame, Anny T. Modi a tenu à clarifier une confusion souvent relayée que les femmes détenues ne sont pas mélangées aux hommes à Makala.
« Les femmes étaient dans leur pavillon, totalement séparé de celui des hommes. Cette question soulève plutôt celle de la responsabilité : qui a ouvert le pavillon des femmes et dans quel objectif ? » a-t-elle souligné, pointant les failles de sécurité qui ont rendu l’attaque possible.
Des survivantes brisent le silence et réclament réparation
Devant le tribunal, certaines victimes ont accepté de témoigner à visage couvert. Leurs récits, empreints de douleur et de courage, illustrent l’ampleur des violations subies.
L’une d’elles, condamnée à six mois de prison, raconte avoir été violée par quatre hommes. Elle affirme n’avoir reçu aucun soin approprié depuis les faits et explique que sa démarche aujourd’hui vise autant à faire entendre son histoire qu’à obtenir une compensation moralement et médicalement indispensable.
Une autre survivante, libérée après avoir purgé sa peine, dit avoir été victime d’un viol collectif commis par sept individus. Depuis, sa santé demeure précaire, faute de prise en charge médicale. Elle affirme être venue au tribunal pour demander réparation, rappelant que ce qu’elle a subi dépasse largement les conséquences prévues de sa condamnation.
Relancer un dossier tombé dans les oubliettes
Pour les organisations et les avocats engagés dans ce dossier, ce moment judiciaire vise autant à obtenir réparation qu’à réveiller la mémoire institutionnelle. Beaucoup craignent que ce drame, pourtant largement médiatisé à l’époque, ne soit progressivement oublié.
« C’était aussi une occasion de rappeler que l’État doit faire sa part », insiste Anny T. Modi, qui appelle à l’application stricte des lois existantes en matière de protection des détenus.
Cette audience marque le début d’un processus qui devrait se poursuivre avec la mise en état du dossier, permettant aux parties d’échanger leurs pièces.
En attendant, les survivantes espèrent que la justice fera preuve de diligence et d’impartialité.
« Nous croyons que la justice instruira cette cause avec sérieux pour aboutir à une décision qui rendra justice à l’une des parties », s’est dit Me Frédéric Kwamba, confiant.
Lydia Mangala.


