En République démocratique du Congo, l’intelligence artificielle (IA) suscite de nombreuses attentes dans les milieux journalistiques, mais son intégration concrète dans les pratiques professionnelles reste timide.
Lors du colloque sur l’avenir du journalisme à l’ère numérique, Axel Gontcho Ngila, expert en communication numérique et institutionnelle, a dressé un état des lieux sans complaisance tout en traçant des pistes pour une adoption éthique et contextualisée de l’IA dans les médias congolais.
« L’IA ne se limite pas à alléger les tâches traditionnelles du métier : elle permet aussi de mieux faire face aux nouveaux défis du journalisme numérique », a affirmé d’entrée de jeu Gontcho Ngila.
Une intégration encore marginale

En RDC, la production numérique reste fortement centrée sur le texte.
Selon Axel Gontcho Ngila, près de 90 % des journalistes interrogés déclarent encore retranscrire manuellement leurs interviews, en réécoutant leurs enregistrements pour en taper chaque mot.
« Imaginez le temps que gagneraient nos journalistes s’ils intégraient des outils ‘speech-to-text’ », a-t-il suggéré, soulignant la disponibilité de nombreuses applications, parfois gratuites ou freemium, capables d’automatiser cette tâche fastidieuse.
Mais l’usage de l’IA dépasse la simple productivité. Elle se révèle également être une arme précieuse dans la lutte contre la désinformation, qui gangrène aujourd’hui l’espace numérique congolais.
L’IA : à la fois outil de manipulation et de vérification

En citant les recherches de l’UNESCO, Axel Gontcho Ngila a rappelé que la désinformation se décline en trois formes :
– Désinformation (intention de nuire)
– Mésinformation (erreurs involontaires)
– Malinformation (faits réels utilisés à mauvais escient)
« Aujourd’hui, ce sont souvent des outils d’IA qui permettent de créer, détourner et falsifier des contenus numériques à une vitesse fulgurante », a-t-il averti.
Il a notamment évoqué un exemple récent sur le réseau social X, où une image générée par IA montrait un président congolais fictif signant un accord international, alors que la légende précisait pourtant « image générée par IA ».
Cependant, comme il l’a souligné, l’IA offre aussi des outils puissants pour contrer les fausses nouvelles :
– vérification automatisée (Google Fact Check Explorer)
– analyse des métadonnées
– logiciels open source de détection de deepfakes
« Ce double usage, créer du faux et vérifier le vrai, nous oblige à redéfinir notre rôle en tant que journalistes », a-t-il insisté.
Une régulation nécessaire et urgente

Inspiré par l’exemple français, où le Conseil de déontologie journalistique et de médiation a déjà publié des recommandations encadrant l’usage de l’IA, Gontcho Ngila propose une démarche adaptée aux réalités congolaises.
Il distingue trois types de risques liés à l’utilisation de l’IA :
– Faible (corrections orthographiques, reformulations) : pas besoin de mention spécifique
– Modéré (synthèses, traductions) : obligation d’informer le public
– Élevé (création d’images ou sons réalistes) : usage prohibé en cas de potentiel de manipulation
« Il nous faut un code déontologique national définissant clairement les usages acceptables de l’IA selon le niveau de risque », a-t-il plaidé.
Par ailleurs, il appelle à :
– Confier au CSAC ou à un équivalent la mission de produire des lignes directrices évolutives ;
– Encourager la co-création d’outils d’IA adaptés aux réalités linguistiques, techniques et culturelles congolaises.
Ne pas répéter l’erreur du retard législatif

Rappelant que la presse numérique congolaise n’a obtenu un cadre légal qu’en mai 2023, soit vingt-trois ans après sa naissance, Axel Gontcho Ngila a conclu son intervention par un appel fort :
« Ne remettons pas à plus tard la prise en compte de l’IA dans notre cadre légal. C’est maintenant qu’il faut agir, pour que l’IA reste au service du journalisme, de l’intérêt public et, par-dessus tout, de la démocratie. »
Lydia Mangala


