Les héros nationaux à l’épreuve de l’histoire
Les 16 et 17 janvier, la République confère une solennité officielle à la mémoire de Patrice Emery Lumumba et de Laurent-Désiré Kabila, figures élevées au rang de héros nationaux. Honorer ceux qui ont incarné les combats fondateurs est le devoir d’une nation qui se souvient. Mais ce devoir suppose une exigence supérieure.Que l’hommage procède d’une lecture lucide et intègre du passé, et non des calculs éphémères du présent. La question fondamentale demeure alors entière : le panthéon national est-il bâti sur le granit de l’histoire ou sur le sable mouvant des nécessités politiques ?
Patrice Lumumba, artisan intransigeant de l’indépendance, appartient par son sacrifice au patrimoine national. Son destin tragique a forgé une conscience collective durable. Pourtant, un paradoxe historique s’impose.
Sa proclamation comme héros national est intervenue en 1966 sous le régime du maréchal Mobutu. Celui dont l’ombre a plané sur sa chute devint ainsi l’ordonnateur de sa glorification. S’agissait-il d’une réconciliation sincère avec l’histoire ou d’une opération de mémoire destinée à brouiller les pistes sans en affronter toutes les responsabilités ? Lorsque l’hommage émane d’une source contradictoire, il invite nécessairement à l’interrogation.
De cette mémoire magnifiée émerge une autre question. On affirme souvent que Lumumba aurait été un grand dirigeant s’il avait vécu. Mais l’histoire ne se conjugue pas au conditionnel. L’expérience africaine des années soixante montre que plusieurs leaders issus des luttes d’indépendance, adulés et portés au pouvoir par une légitimité populaire réelle, ont ensuite instauré le parti unique, restreint les libertés et concentré l’autorité. Kwame Nkrumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée ou Modibo Keïta au Mali en fournissent des exemples établis. Rappeler ces trajectoires n’est ni salir la mémoire des pères des indépendances ni réécrire l’histoire. C’est reconnaître que l’héroïsme d’un moment fondateur ne garantit pas, à lui seul, la vertu d’un règne.
Le cas de Laurent-Désiré Kabila pose une autre épreuve à notre mémoire nationale. Son accession au pouvoir à la tête de l’AFDL mit fin à la dictature mobutiste et répondit à une aspiration populaire profonde. Mais cette victoire s’est appuyée sur une alliance militaire avec des forces étrangères. Cette décision stratégique a ouvert une séquence dont les conséquences ,infiltrations, rébellions successives et cycles d’agressions, pèsent encore sur notre souveraineté. Reconnaître cette ambiguïté ne revient pas à nier l’acte fondateur, mais à en mesurer lucidement l’héritage.
Une interrogation s’impose dès lors : si Laurent-Désiré Kabila n’avait pas été suivi au pouvoir par son fils, sa proclamation comme héros national aurait-elle revêtu la même évidence politique ? La mémoire nationale ne saurait dépendre des lignées du pouvoir. Le panthéon d’un peuple doit relever de l’histoire partagée, non de la succession.
Notre récit national comporte aussi des figures dont le courage demeure insuffisamment reconnu. Les treize parlementaires qui défièrent Mobutu au sommet de sa puissance. Les soldats tombés pour la défense de l’intégrité territoriale. Le colonel Mamadou Ndala, incarnation du devoir militaire et du sacrifice patriotique. Leur héroïsme ne procède d’aucun récit de pouvoir, mais du don de soi. Une nation se grandit lorsqu’elle élargit son panthéon à tous ses héros, civils et militaires, connus ou anonymes, au-delà des appartenances politiques.
Je crois qu’une nation forte est celle qui supporte le poids de sa vérité. Le patriotisme authentique n’est pas la récitation de mythes officiels. Il est la recherche collective, exigeante et permanente du sens de notre trajectoire nationale. L’histoire du Congo est trop essentielle pour être laissée aux seuls détenteurs du pouvoir du moment. Elle doit être discutée, interrogée et transmise avec rigueur.
Notre récit national comporte aussi des figures dont le courage demeure insuffisamment reconnu. Les treize parlementaires qui défièrent Mobutu au sommet de sa puissance. Les soldats tombés pour la défense de l’intégrité territoriale.
Le colonel Mamadou Ndala, incarnation du devoir militaire et du sacrifice patriotique. Leur héroïsme ne procède d’aucun récit de pouvoir, mais du don de soi. Une nation se grandit lorsqu’elle élargit son panthéon à tous ses héros, civils et militaires, connus ou anonymes, au-delà des appartenances politiques
Steve Mbikayi


