Le Dr Denis Mukwege, gynécologue congolais et Prix Nobel de la Paix, a une nouvelle fois élevé la voix face à la détérioration de la situation sécuritaire à l’Est de la RDC.
Dans une déclaration d’une rare fermeté, il critique ouvertement les processus diplomatiques de Washington et de Doha, qu’il juge éloignés des réalités du terrain et incapables d’apporter une solution durable au conflit.
Ces initiatives, affirme-t-il, reproduisent un schéma ancien où des décisions majeures concernant l’avenir du Congo sont prises à l’étranger, loin du peuple concerné.
« Depuis plus de 150 ans, l’histoire du Congo est façonnée de l’extérieur »
Dans une analyse profondément enracinée dans l’histoire du pays, Denis Mukwege rappelle que les interventions étrangères ont constamment dicté l’évolution politique du Congo, sans jamais répondre aux aspirations du peuple.
« Depuis plus de 150 ans, l’histoire du Congo se trouve façonnée par des puissances extérieures, souvent au mépris des aspirations de son peuple », déplore-t-il.
Selon lui, cette logique se poursuit aujourd’hui : les initiatives de paix sont élaborées dans des capitales étrangères, sans transparence, sans inclusion, et surtout sans considération pour les causes profondes du conflit.
« À quand la fin d’accords négociés sans le peuple, illégitimes et incapables d’apporter une paix durable ? », s’interroge-t-il.
Des accords incomplets et contournés sur le terrain
Le Dr Dénis Mukwege souligne que l’Accord-cadre de Doha, présenté comme une avancée diplomatique, reste presque vide de substance. Aucun mécanisme solide de suivi, aucune garantie, aucune date précise, un cadre fragile, déjà contredit par les réalités du terrain.
Il rappelle que seuls deux protocoles ont été paraphés, et pourtant, les offensives du M23 et de l’Alliance Fleuve Congo se sont poursuivies.
« Le cessez-le-feu a été violé malgré les engagements pris, sapant la crédibilité du processus avant même son application », note-t-il.
Pour lui, ces accords manquent d’âme parce qu’ils manquent de peuple. Ils sont élaborés dans l’opacité, alors que les Congolais, fatigués des promesses non tenues, continuent de payer un tribut humain insoutenable.
Une crise régionale mal comprise et mal traitée
Le prix Nobel de la paix insiste sur un point que la crise ne peut être réduite à un simple face-à-face entre la RDC et le Rwanda. Elle est profondément régionale et implique plusieurs acteurs dont les motivations économiques, sécuritaires et géopolitiques influencent directement la dynamique de la guerre.
Il dénonce également l’ingérence d’intérêts étrangers attirés par les richesses stratégiques du pays, un facteur qui renforce selon lui les logiques de prédation et aggrave l’instabilité.
« Ces démarches diplomatiques normalisent une agression armée au lieu d’y mettre fin », affirme-t-il.
Une annexion de fait dénoncée avec vigueur
Le Prix Nobel alerte sur ce qu’il considère comme une « annexion de fait » des territoires congolais par le Rwanda.
Il rappelle que ce contrôle illégal viole la Charte des Nations Unies, la souveraineté territoriale de la RDC et le droit des peuples à disposer de leurs ressources naturelles.
Il cite notamment le massacre de 22 civils à Irhambi/Katana, dans la nuit du 23 au 24 novembre, comme l’un des nombreux exemples d’exactions commises dans les zones occupées.
Ces violences illustrent, selon lui, la stratégie du « talk and fight », où les discussions diplomatiques servent de façade pendant que les opérations offensives se poursuivent.
Un peuple pris au piège de l’irresponsabilité et de la prédation
Denis Mukwege ne ménage ni les acteurs extérieurs ni les responsabilités internes.
« Le peuple congolais se retrouve pris entre le marteau et l’enclume : un gouvernement irresponsable qui compromet la souveraineté nationale, et un Rwanda stratège et criminel qui instrumentalise la présence résiduelle des FDLR », dénonce-t-il.
À cela s’ajoutent des intérêts économiques étrangers, dont certains se déploient même dans les zones occupées, contribuant à normaliser une situation pourtant contraire au droit international.
Des accords qui donnent l’illusion du progrès
Pour Denis Mukwege, les processus de Doha et de Washington donnent l’apparence d’avancées diplomatiques, mais ne changent rien à la vie de millions de Congolais déracinés, affamés et privés de sécurité.
« Ils offrent l’illusion d’avancées, mais aucune amélioration sur le terrain », souligne-t-il.
Il appelle à une approche fondée sur la vérité, la justice et la responsabilité, loin des arrangements géostratégiques qui sacrifient les besoins du peuple congolais.
Un appel à l’action : retrait des forces étrangères, sanctions, justice
Denis Mukwege exhorte la communauté internationale à assumer ses responsabilités, notamment en appliquant des sanctions, en exigeant le retrait des forces étrangères et en démantelant les administrations illégitimes dans les zones occupées.
Il insiste sur l’importance d’inclure les communautés locales et les victimes dans tout processus de paix, sans quoi aucune solution ne sera viable.
« Aucun agenda politique ne peut primer sur le droit du peuple congolais à la sécurité, à la justice et à la souveraineté », martèle-t-il.
Les Congolais doivent prendre en main leur destin
En conclusion, le Prix Nobel appelle les Congolais à refuser de rester la variable d’ajustement de rivalités étrangères et à reprendre pleinement en main leur dignité et leur destin.
« Tant que les intérêts miniers primeront sur la dignité humaine, aucune paix véritable ne pourra s’installer », avertit-il.
Lydia Mangala


