Dans les coulisses des politiques publiques et des dynamiques de gouvernance en République démocratique du Congo, certaines femmes travaillent avec détermination pour faire évoluer les mentalités et renforcer la participation citoyenne. Parmi elles, Tracy Ntumba Busanga, juriste de formation et spécialiste des questions de gouvernance, s’impose comme une voix engagée dans les domaines de l’éducation, de la participation des jeunes et de l’autonomisation des femmes.
Entre réflexion stratégique, engagement citoyen et accompagnement des jeunes générations, elle contribue activement à plusieurs initiatives visant à améliorer l’impact des politiques publiques et à promouvoir une gouvernance plus inclusive.
Dans cet entretien accordé à Zolanews, elle revient sur son parcours, les défis auxquels les femmes font face dans les instances de décision, mais aussi sur les leviers nécessaires pour renforcer leur leadership dans la gouvernance politique et économique.

Rédaction : Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre parcours académique et professionnel ?
Tracy Ntumba : Je suis Tracy Ntumba Busanga. Je suis détentrice d’une licence en droit public international de l’Université Protestante du Congo, ainsi que d’une spécialisation en droit public international obtenue à l’Académie des droits internationaux de La Haye. Je suis également titulaire de plusieurs diplômes, notamment un diplôme de stratégie internationale, parcours géopolitique et prospective, de l’Institut international stratégique de Paris, ainsi qu’un diplôme en gouvernance démocratique de l’Université Senghor. Sur le plan professionnel, je suis spécialiste en gouvernance avec une expertise transversale sur les questions d’élaboration de politiques publiques liées au genre, à l’éducation, à la jeunesse, à la participation citoyenne et aux processus électoraux. Actuellement, je travaille comme conseillère politique en charge de la coopération, des partenariats et des projets au sein du ministère de l’Éducation nationale et de la Nouvelle citoyenneté en RDC.
Rédaction : Qu’est-ce qui vous a motivée à vous engager dans le domaine de l’éducation, de la gouvernance et de l’autonomisation des jeunes et des femmes ?
Tracy Ntumba : J’ai grandi en observant une réalité paradoxale dans notre société : nous avons énormément de talents, notamment chez les jeunes et les femmes, mais ces talents restent parfois limités par des doutes ou par des stéréotypes profondément ancrés. En observant cette situation, je me suis posé beaucoup de questions. Je n’avais pas forcément décidé très tôt d’être exactement là où je suis aujourd’hui, mais je savais que je voulais travailler de manière à être un maillon de la chaîne qui contribue à améliorer les conditions de vie des hommes et des femmes dans la société dans laquelle je vis, et particulièrement celles des femmes.
Rédaction : Quels sont vos projets ou initiatives actuels dont vous êtes le plus fière ?
Tracy Ntumba : Il y en a plusieurs. L’un des projets dont je suis particulièrement fière est mon engagement au sein du Collectif des Jeunes Ambassadeurs d’Afrique, une organisation qui milite pour l’engagement des jeunes dans leurs communautés. Nous avons mis en place plusieurs initiatives, notamment pour accompagner les jeunes dans l’amélioration de leur employabilité. Le coaching que j’ai pu offrir à certains jeunes et les résultats que j’observe aujourd’hui sont pour moi une immense satisfaction. Je suis également fière de mon travail au sein du ministère de l’Éducation nationale. J’ai eu l’opportunité de coordonner l’élaboration de plusieurs stratégies nationales, notamment la Stratégie nationale de l’alimentation scolaire, ainsi que la Stratégie nationale d’éducation en situation d’urgence. Pour moi, ces politiques publiques sont importantes parce qu’elles permettent d’avoir un impact réel sur la vie des populations
Rédaction : Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels les femmes font face dans les instances de gouvernance en RDC et à l’international ?
Tracy Ntumba : Les défis sont nombreux. Le premier est le plafond de verre. Il n’est pas toujours visible, mais il existe. Les stéréotypes autour du pouvoir et des compétences des femmes continuent d’influencer la perception que l’on a de leur place dans les instances de décision. Il y a également les biais culturels. Dans certaines sociétés, on continue à penser que certaines responsabilités ne sont pas faites pour les femmes. J’aime souvent comparer la société à un oiseau. Pour pouvoir voler, un oiseau a besoin de ses deux ailes. Pour moi, ces deux ailes représentent les hommes et les femmes. Si l’une des deux manque, l’oiseau ne peut pas décoller. Notre société ne peut pas se priver de la contribution de la moitié de l’humanité.
Rédaction : Quels mécanismes pourraient renforcer la participation et le leadership des femmes dans la gouvernance politique et économique ?
Tracy Ntumba : Le premier mécanisme est l’éducation et la formation. La légitimité repose avant tout sur les compétences. À un moment donné, ce sont vos compétences qui feront taire les préjugés. Le deuxième élément est le réseau. Il est important d’avoir des mentors et des repères qui peuvent vous guider et vous éviter certaines erreurs. Enfin, l’entourage joue également un rôle essentiel. Il est important d’être entouré de personnes qui vous encouragent et qui renforcent votre confiance en vous.
Rédaction : Comment l’éducation et le mentorat peuvent-ils aider à développer l’expertise et la confiance des femmes dans les postes de responsabilité ?
Tracy Ntumba : La légitimité vient du parcours. Je suis à mon poste aujourd’hui non pas simplement parce que je suis une femme, mais parce que j’ai les compétences nécessaires pour faire le travail. À un moment donné, même ceux qui doutent de vous finissent par reconnaître votre valeur. Je dis souvent aux jeunes femmes : si on ne vous donne pas une chaise autour de la table de décision, ramenez votre propre tabouret. Assurez-vous d’avoir votre place et de faire entendre votre voix. Mais pour cela, il faut des compétences, du travail et beaucoup de persévérance.
Rédaction : Avez-vous observé des changements concrets dans la place des femmes dans les instances de décision ces dernières années ?
Tracy Ntumba : Oui, il y a des avancées importantes. Aujourd’hui, nous avons une femme à la tête du gouvernement en République démocratique du Congo. C’est une évolution très significative. Nous voyons également de plus en plus de femmes ministres, cheffes d’entreprises et leaders dans différents secteurs. Ces exemples ont un impact très fort sur l’imaginaire des jeunes filles. Elles peuvent désormais se dire : si une femme a pu y arriver, moi aussi je peux le faire.
Rédaction : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui aspirent à des postes de gouvernance ou de leadership ?
Tracy Ntumba : Mon premier conseil est simple : formez-vous. Continuez à apprendre et à développer vos compétences. Ensuite, soyez présentes dans les espaces de décision. Si on ne vous donne pas une place, prenez-la. Mais il faut aussi être résiliente. Les changements prennent du temps et les mentalités évoluent progressivement. Pour moi, les mots clés sont donc résilience et compétences.
Rédaction : Selon vous, quel rôle la société civile doit-elle jouer pour promouvoir la gouvernance inclusive ?
Tracy Ntumba : La société civile joue un rôle essentiel. Personnellement, je viens de la société civile congolaise et c’est là que j’ai commencé mon engagement. Elle permet d’apporter un regard indépendant sur les politiques publiques et de rappeler aux décideurs les priorités des populations. La société civile constitue également un vivier important pour les futurs leaders politiques.
Rédaction : Pour conclure, quelle serait votre vision idéale de la gouvernance où les femmes ont une place équitable ?
Tracy Ntumba : Ma vision idéale serait un monde où les compétences priment sur les stéréotypes. Un monde où l’on ne juge pas une personne parce qu’elle est une femme ou un homme, mais pour ce qu’elle est capable d’apporter. Nos différences ne devraient pas être un obstacle. Au contraire, ce sont elles qui enrichissent nos sociétés et nous permettent d’avancer ensemble.
Lydia Mangala


