Kinshasa est, depuis ce lundi 27 avril, le centre névralgique des grandes réflexions francophones sur l’avenir du numérique. La capitale congolaise accueille, à l’hôtel Kin Plaza Arjaan by Rotana, les travaux du 23e séminaire du Réseau francophone des régulateurs des télécommunications (Fratel), organisé conjointement par l’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications du Congo (ARPTC) et l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse de France (ARCEP).
Placée sous le thème évocateur : « Comment stimuler le déploiement et la concurrence par le partage d’infrastructures et améliorer la qualité de service des nouveaux réseaux télécoms ? », cette rencontre de haut niveau réunit, durant deux jours, présidents d’autorités de régulation, experts techniques, opérateurs, institutions internationales et décideurs publics autour d’une préoccupation désormais centrale : comment accélérer l’accès à une connectivité performante tout en garantissant l’équilibre économique du secteur.

Sous la modération de Guy Christian Moju, cette première journée a donné le ton d’un séminaire à la fois technique, stratégique et profondément ancré dans les réalités contemporaines d’un continent confronté aux exigences de modernisation numérique.
Avant même l’ouverture officielle prévue avec l’ensemble des délégations, les travaux ont débuté par une réunion des dirigeants des autorités membres de Fratel, suivie d’une présentation du secrétariat exécutif de Fratel, Julien Gilson, sur l’état des lieux de l’aménagement numérique du territoire, du partage d’infrastructures et de la qualité de service dans vingt pays membres du réseau.

Cette photographie comparative a permis de constater que si le partage d’infrastructures mobiles et fixes est désormais intégré dans la plupart des cadres réglementaires, son effectivité demeure inégale selon les pays, avec de fortes disparités dans l’accès aux zones rurales, la mutualisation des coûts de déploiement et l’encadrement de la qualité de service.
Au fil des échanges, il est apparu clairement que l’avenir de la régulation des télécommunications ne peut plus être pensé uniquement sous l’angle de la concurrence entre opérateurs, mais doit désormais intégrer la coopération, la mutualisation des investissements et la rationalisation des infrastructures comme leviers de connectivité durable.
Prenant la parole devant les membres du réseau, la présidente de Fratel et présidente de l’ARCEP France, Laure de La Raudière, a rappelé l’esprit même de cette plateforme francophone : celui d’un espace de vérité, d’apprentissage mutuel et de partage sans complaisance entre régulateurs.
« Ces échanges servent à améliorer nos pratiques de régulation. Il y a des choses qui fonctionnent dans nos pays, d’autres qui fonctionnent moins bien, et partager ce qui n’a pas marché permet aussi aux autres d’éviter certaines pratiques moins efficaces », a-t-elle déclaré, soulignant la nécessité de gagner collectivement du temps face à l’évolution rapide des marchés numériques.

Par cette intervention, Fratel s’est affirmé non seulement comme un réseau d’échanges techniques, mais surtout comme une véritable communauté de gouvernance où les régulateurs francophones cherchent ensemble des réponses pragmatiques à des défis désormais transnationaux : déploiement de la fibre, réseaux satellitaires, cybersécurité, inclusion numérique, souveraineté des données et amélioration continue de la qualité de service.
La journée a ensuite été rythmée par plusieurs restitutions des groupes de travail internes du réseau. Le groupe consacré à la couverture et à la qualité de service des réseaux mobiles de l’ARPT Sénégal a mis en avant l’ambition d’harmoniser davantage les outils de contrôle entre autorités membres afin de mieux encadrer des opérateurs souvent présents sur plusieurs marchés africains.
Une approche qui vise à renforcer la capacité de surveillance des régulateurs, mais aussi à produire des référentiels communs de mesure de performance.

Dans le même temps, la problématique de l’arrivée massive des opérateurs satellitaires NGSO a suscité des discussions nourries. La représentante de l’ARPT Côte d’Ivoire a notamment insisté sur la nécessité de parler d’une seule voix afin que les nouveaux entrants s’adaptent aux cadres réglementaires nationaux et non l’inverse, avec en toile de fond des enjeux sensibles de souveraineté, de sécurité et de participation locale au capital.
Ensuite, il y a eu la présentation du programme international iPRIS, une initiative soutenue par le Luxembourg, la Suède, l’Union européenne et Fratel, destinée à renforcer sur plusieurs années les capacités institutionnelles des autorités de régulation d’Afrique subsaharienne.
Au-delà des questions purement infrastructurelles, c’est probablement l’atelier consacré aux réseaux communautaires qui a donné à cette première journée une dimension plus sociale et humaine.
Animé par Imaja Itulelo Matiybu, directeur par intérim et chef de service Télécommunications à la Direction des relations internationales de l’ARPTC, cet atelier a permis d’approfondir les enjeux d’une connectivité pensée autrement, au plus près des réalités locales.

Jean-Baptiste Millogo, directeur en charge des technologies et du développement de l’Internet à l’Internet Society, est intervenu pour poser les bases conceptuelles et stratégiques de la connectivité centrée sur la communauté.
Son intervention a rappelé qu’environ 2,6 milliards de personnes restent encore non connectées, soit près d’un tiers de la population mondiale. Un déficit d’accès qui limite non seulement les opportunités économiques, mais aussi l’accès à l’éducation, aux services publics et à l’information. Au-delà des infrastructures, il a mis en lumière des barrières structurelles persistantes telles que l’accessibilité financière, la culture numérique, l’adoption des technologies et la pertinence des contenus.
Face à ces défis, la connectivité communautaire apparaît comme une alternative crédible. Elle repose sur des modèles construits pour, avec et par les populations locales : réseaux communautaires, coopératives, fournisseurs d’accès locaux, réseaux municipaux ou initiatives portées par des groupes organisés.
Cette approche permet d’agir simultanément sur trois leviers majeurs notamment la disponibilité des infrastructures dans les zones non couvertes, l’accessibilité grâce à des coûts adaptés aux réalités locales, et l’adoption par le renforcement des compétences numériques.
Mais pour passer à l’échelle, plusieurs conditions doivent être réunies. Les échanges ont insisté sur la nécessité de renforcer les capacités locales à travers la formation technique, de faciliter l’accès aux mécanismes de financement, notamment via les fonds de service universel, et d’adapter les cadres réglementaires.
La question du spectre, de l’octroi de licences adaptées aux petits acteurs, de la simplification des procédures administratives et de la réduction des barrières à l’entrée a également été largement débattue. Autant de leviers jugés essentiels pour permettre l’émergence de ces modèles hybrides, complémentaires aux réseaux traditionnels des grands opérateurs.
Intervenant à son tour, Chako Armant, directrice des programmes de La Différence et responsable du projet Pamoja Net à Idjwi, dans le Nord-Kivu, a livré l’un des témoignages les plus marquants de la journée, démontrant que la connectivité peut aussi être un outil de résilience sociale dans les zones fragiles.
« Notre motivation, c’est l’homme au centre de tout », a-t-elle affirmé, avant d’expliquer comment, dans un contexte de guerre, d’enclavement et de rareté des financements, les réseaux communautaires ont permis non seulement de connecter des populations isolées, mais aussi de recréer de la confiance, de soutenir les coopératives locales et d’ouvrir des perspectives économiques nouvelles.
Dans ce contexte, le projet Pamoja, qui signifie « ensemble », s’appuie sur une approche participative où les communautés identifient elles-mêmes leurs besoins et contribuent aux solutions. Concrètement, le modèle repose sur l’installation de kiosques Internet communautaires, la formation des populations locales, la création de comités de gestion et une forte implication des femmes, souvent parmi les premières bénéficiaires des usages numériques.
Ces réseaux facilitent la communication, soutiennent les activités économiques locales, notamment les coopératives agricoles, améliorent l’accès à l’information et aux services et renforcent le lien social dans des territoires fragiles.
Chako Armant a également mis en lumière les nombreux défis rencontrés sur le terrain tels que les difficultés logistiques, le manque de financements durables, l’appropriation locale complexe et le cadre réglementaire parfois peu adapté. Elle a insisté sur le fait que sans l’implication des régulateurs, ces modèles restent limités dans leur expansion.
Son plaidoyer a interpellé l’ensemble des participants sur la nécessité d’une régulation plus souple, une interpellation à laquelle la vice-présidente de l’ARPTC, Lydie Omanga, a répondu en assurant un suivi et un accompagnement.
Les travaux se poursuivront ce mardi 28 avril avec l’ouverture officielle du séminaire par le ministre de tutelle, suivie de trois grandes tables rondes très attendues. La première portera sur les mesures permettant de favoriser le partage des infrastructures mobiles dans une logique d’investissement optimisé et de concurrence saine. La deuxième sera consacrée au déploiement de la fibre optique et aux mécanismes réglementaires susceptibles d’encourager l’innovation tout en réduisant les fractures territoriales.
Enfin, la troisième abordera la question cruciale de la qualité d’exploitation des nouveaux réseaux télécoms, avec des interventions annoncées de plusieurs régulateurs, experts internationaux, représentants de l’Internet Society, de la GSMA, de la Banque mondiale ainsi que des opérateurs du secteur.
La tenue de ce 23e séminaire à Kinshasa confirme la montée en puissance de la République démocratique du Congo dans les grandes discussions sur la transformation numérique du continent. Alors que le pays poursuit ses efforts en matière de fibre optique, de mutualisation des infrastructures, de cloud souverain, de couverture des zones non desservies et de modernisation de son cadre réglementaire, accueillir une telle rencontre offre à l’ARPTC l’opportunité de placer la RDC au cœur des dynamiques francophones de réflexion et de réforme.
Kinshasa, à travers Fratel, accueille ainsi une conversation de fond sur la manière dont les infrastructures numériques peuvent devenir des instruments de développement, de souveraineté et de cohésion.
Dans un monde où la connectivité conditionne désormais l’accès à l’éducation, à l’économie, à l’administration et à l’innovation, la régulation devient un choix de société. Et c’est précisément ce choix que les régulateurs francophones commencent à redessiner depuis Kinshasa.
Lydia Mangala


