La recherche de visibilité sur les réseaux sociaux pousse certains créateurs à s’appuyer sur la polémique pour susciter rapidement des réactions. Mais entre commentaire d’actualité, dénonciation et attaque personnelle, la frontière peut être fragile. Lors du panel « Polémiques et contenus négatifs en ligne : est-ce vraiment payant ? », organisé dans le cadre de la première édition de Creators Bomoko, le graphic designer et créateur Cédric Isengoma a appelé à davantage de tact dans la manière de traiter les sujets susceptibles de faire polémique.
La polémique, une visibilité qui comporte des risques

Pour Cédric Isengoma, le recours aux contenus négatifs ne doit pas faire oublier les conséquences potentielles pour les créateurs, particulièrement lorsque leurs publications mettent en cause la crédibilité d’une personne ou d’une entreprise.
« J’estime qu’il y a des risques aussi. Du moment où ils surfent sur des éléments qui sont liés à la crédibilité des personnes classées ou à des entreprises, il y a des risques et des poursuites », a-t-il averti.
Outre les réactions du public ou les performances d’une publication, le créateur estime que certaines controverses peuvent également exposer leurs auteurs à des mesures prises par les plateformes ou à des procédures prévues par la législation.
« Il y a des risques et des poursuites. Donc, c’est possible que les personnes qui surfent sur le biais négatif soient sanctionnées », a-t-il ajouté.
Cette dimension conduit à savoir comment provoquer une réaction du public sans transformer le contenu en provocation gratuite.
Surfer sur l’actualité sans fabriquer la polémique

Pour Cédric Isengoma, utiliser un sujet qui fait l’actualité n’est pas nécessairement synonyme de recherche de controverse. Un créateur peut s’appuyer sur un événement populaire pour attirer l’attention tout en proposant un contenu qui reste cohérent avec son univers.
« Dans les métiers, comment je peux appeler ça, le marketing des buzz, ce n’est pas forcément mauvais. Il y a des sujets d’actualité sur lesquels tu peux surfer dessus pour avoir beaucoup plus d’interactions », a-t-il expliqué.
Il cite notamment les pratiques observées chez certains créateurs africains qui reprennent des sujets très commentés sans nécessairement s’en prendre à une personne.
« Ça n’insulte pas, ça n’entre pas dans les polémiques bêtes, c’est juste un sujet d’actualité », a-t-il souligné.
L’enjeu serait donc moins de rechercher systématiquement le conflit que de savoir identifier une actualité, la comprendre et trouver un angle qui correspond à sa ligne de contenu.
Dans un environnement numérique où les formulations les plus brutales peuvent rapidement susciter des réactions, Cédric Isengoma insiste sur l’importance du choix des mots.
« Il faut juste avoir du tact et jouer sur ses propos », a-t-il conseillé.
Pour illustrer son propos, il oppose une affirmation générale et brutale à une formulation reposant sur un fait concret.
« On peut beau dire, par exemple, pour être brutal : « Kinshasa, c’est une vie très sale », ce qui est faux. Ça, c’est un fait brutal. Par contre, pour être doux, on peut y aller avec, par exemple :
« On a ramassé quinze sacs d’immondices en moins de 30 minutes à Kinshasa » », a-t-il illustré.
Pour lui, la différence se situe dans la manière de présenter l’information. Plutôt que de provoquer gratuitement, le créateur peut partir d’un fait, donner du contexte et construire un angle qui interpelle sans attaquer directement.
L’expérience de la viande de chien
Cédric Isengoma s’est également appuyé sur l’un de ses propres contenus consacré à la consommation de viande de chien pour montrer qu’un sujet sensible peut susciter de nombreuses réactions sans nécessairement déboucher sur des insultes.
« J’en ai parlé et le résultat : zéro injure, parce que j’avais bien parlé de la chose que je faisais, de ce que je n’indexais pas », a-t-il raconté.
Plutôt que de condamner directement les personnes concernées, il explique avoir choisi de raconter le phénomène et d’en explorer les différents aspects.
« J’en ai raconté l’histoire : pourquoi ils ont consommé, leur croyance, est-ce qu’il y a ça, comment ils la cuisinent et tout. Ils étaient trop fiers dans les commentaires, ils commentaient et tout. Personne ne m’a insulté parce que j’ai mesuré mes propos et je n’indexais personne », a-t-il poursuivi.
Une approche qui, selon lui, montre qu’un créateur peut traiter un sujet potentiellement sensible en privilégiant la curiosité, le récit et l’information, plutôt que l’accusation.
Une parole mal maîtrisée peut toucher bien plus qu’une personne
Sur les réseaux sociaux, une attaque visant une seule personne peut rapidement être perçue comme une attaque contre tout un groupe.
Cédric Isengoma appelle donc les créateurs à mesurer leurs propos, particulièrement lorsqu’ils s’expriment sous le coup de la colère.
« Il faut savoir mesurer ses propos et savoir quoi dire quand vous êtes en colère, parce que tu peux en insulter un seul, mais tu en blesses 100 d’autres », a-t-il insisté.
Cette maîtrise du langage devient d’autant plus importante que les contenus circulent rapidement et peuvent être sortis de leur contexte.
Pour le créateur, la recherche d’engagement ne devrait donc pas conduire à sacrifier la responsabilité individuelle.
Du buzz à une création de contenu maîtrisée
L’intervention de Cédric Isengoma replace finalement le débat sur le bad buzz dans une réflexion plus large sur la responsabilité des créateurs. Faire réagir n’est pas nécessairement provoquer. Une actualité peut devenir une opportunité de contenu sans qu’il soit indispensable d’attaquer, d’humilier ou d’indexer une personne.
Son message aux jeunes créateurs repose ainsi sur l’idée selon laquelle la visibilité peut être recherchée, mais elle doit être accompagnée de maîtrise. Choisir ses sujets, vérifier ses formulations, contextualiser les faits et connaître les limites à ne pas franchir deviennent autant de réflexes nécessaires pour construire une présence numérique qui ne repose pas uniquement sur la polémique.
Lydia Mangala


