Dans le Haut-Katanga et le Lualaba, l’exploitation artisanale du cuivre et du cobalt raconte une histoire faite de contradictions. Elle nourrit des milliers de familles, participe à l’approvisionnement d’une industrie mondiale en pleine expansion, mais reste encore enfermée dans un système où l’illégalité, la précarité et l’incertitude dominent.
Dans son rapport publié ce jeudi 6 août 2026, intitulé « Le piège de la tolérance : cuivre-cobalt artisanal dans le Haut-Katanga et le Lualaba », l’institut congolais de recherche Ebuteli met en lumière les limites d’une gouvernance minière qui repose davantage sur des arrangements temporaires que sur une véritable intégration du secteur artisanal dans l’économie formelle.
Pour Ebuteli, le problème n’est plus seulement lié à l’absence d’application des règles minières. La tolérance des activités artisanales en dehors du cadre légal est devenue, au fil des années, une véritable méthode de gestion du secteur. Une approche qui permet d’éviter des tensions sociales immédiates, mais qui maintient les exploitants artisanaux dans une situation fragile, exposés aux expulsions, aux accidents, aux abus et à des conditions de travail difficiles.
Alors que le cuivre et le cobalt congolais occupent une place stratégique dans la transition énergétique mondiale, notamment dans la fabrication des batteries et des véhicules électriques, le rapport pose une question centrale : comment un pays aussi riche en ressources minières peut-il encore avoir autant de travailleurs vivant dans des conditions précaires autour de ces mêmes richesses ?
Une activité née du recul du modèle minier industriel
L’exploitation artisanale du cuivre et du cobalt s’est développée dans un contexte marqué par l’affaiblissement progressif du modèle industriel qui avait longtemps structuré l’économie du Katanga.
Pendant plusieurs décennies, l’économie de cette région reposait principalement sur la puissance industrielle de la Gécamines et sur les activités de la Société nationale des chemins de fer du Congo. Ces deux institutions structuraient non seulement la production minière, mais également la vie sociale des communautés environnantes à travers l’emploi, les infrastructures et certains services essentiels.
À son apogée, la Gécamines représentait l’un des symboles de la puissance économique congolaise. Mais avec la chute des cours des matières premières, la dégradation des équipements, les difficultés de gestion et les crises politiques successives, l’entreprise publique a progressivement perdu une grande partie de son influence.
La diminution des emplois industriels a poussé de nombreux Congolais vers l’exploitation artisanale. Officiellement reconnue par la loi en 1998, cette activité est devenue une source de revenus indispensable pour des milliers de ménages.
Aujourd’hui, selon Ebuteli, près de 100 000 travailleurs artisanaux seraient actifs dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba. Pourtant, cette croissance n’a jamais été accompagnée d’une véritable organisation capable d’assurer la sécurité et la stabilité des travailleurs.
Les chiffres révèlent un secteur largement éloigné du cadre légal
La législation congolaise prévoit que l’exploitation artisanale doit se dérouler dans des Zones d’exploitation artisanale (ZEA). Ces espaces ont été conçus pour permettre aux creuseurs de travailler légalement, tout en évitant les conflits avec les entreprises minières industrielles.
Pourtant, les données citées par Ebuteli montrent un important décalage entre la loi et la pratique.
Une cartographie réalisée en 2025 par le Bureau fédéral allemand des géosciences et des ressources naturelles (BGR) a identifié environ 90 sites artisanaux actifs dans le Haut-Katanga et le Lualaba. En 2023, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) en avait recensé 84.
Le constat majeur est que la grande majorité de ces sites ne se trouvent pas dans les espaces légalement prévus pour l’exploitation artisanale. Selon les données du BGR, 98 % des sites artisanaux recensés se situent sur des concessions appartenant à des entreprises minières industrielles.
Or, selon le Code minier congolais, une activité artisanale n’est considérée comme légale que lorsqu’elle est exercée dans une ZEA, avec des exploitants disposant d’une carte d’exploitant artisanal et regroupés au sein d’une coopérative reconnue.
Cette contradiction crée une situation paradoxale dans laquelle les creuseurs sont indispensables à l’économie locale, mais leur présence demeure juridiquement contestable.
Des Zones d’exploitation artisanale qui ne répondent pas toujours aux réalités du terrain
Pour Ebuteli, la question ne se limite pas au respect de la loi. Elle concerne aussi la viabilité économique des espaces proposés aux exploitants artisanaux.
Une ZEA ne peut fonctionner que si elle dispose de conditions favorables notamment d’un minerai suffisamment rentable, d’une accessibilité correcte, des infrastructures adaptées, des routes, de l’eau et des travaux préparatoires permettant d’atteindre les ressources. Dans plusieurs cas, ces conditions ne sont pas réunies.
Le rapport cite notamment les exemples de Kamilombe et Mutoshi, deux sites majeurs du Lualaba.
À Kamilombe, malgré une bonne teneur en minerai, la présence importante d’eau dans les puits rend l’extraction particulièrement difficile. À Mutoshi, l’accès aux zones d’exploitation est plus favorable grâce aux travaux réalisés pour faciliter l’extraction, mais la teneur du minerai reste moins élevée.
Ces deux sites concentrent pourtant une part importante des travailleurs artisanaux. Mutoshi compterait environ 22 000 exploitants, tandis que Kamilombe en regrouperait près de 21 000, soit près de 40 % des travailleurs artisanaux recensés dans les deux provinces.
Face à des ZEA jugées peu attractives ou insuffisantes, de nombreux exploitants préfèrent rester sur des concessions industrielles où les perspectives de production sont meilleures.
Les concessions industrielles deviennent des espaces de tolérance
Faute d’alternatives adaptées, l’exploitation artisanale s’est installée dans ce qu’Ebuteli appelle des « zones de tolérance ».
Ces espaces se trouvent sur des concessions officiellement attribuées à des entreprises industrielles. La présence des creuseurs y est connue, parfois acceptée, mais rarement encadrée par un statut juridique clair.
Le Code minier prévoit pourtant une possibilité de régularisation. Son article 30 permet la superposition d’une Zone d’exploitation artisanale sur un permis minier existant, à condition que l’entreprise titulaire accepte officiellement de céder cette partie de son périmètre.
Dans la pratique, cette procédure reste peu utilisée. Elle laisse place à des arrangements informels entre entreprises minières, coopératives, autorités locales et différents intermédiaires.
Cette situation entretient une insécurité permanente. Les exploitants artisanaux peuvent être expulsés à tout moment, tandis que les entreprises minières doivent gérer des activités présentes sur leurs concessions sans véritable contrôle.
Les arrangements informels fragilisent les travailleurs artisanaux
Dans cet environnement incertain, les exploitants artisanaux dépendent souvent d’intermédiaires capables de faciliter leur accès aux sites, leur protection ou la vente de leur production.
L’activité minière artisanale fonctionne ainsi autour d’un ensemble complexe d’acteurs : coopératives, négociants, dépôts d’achat, entreprises minières, services administratifs et différents intervenants présents sur les sites.
Pour Ebuteli, cette organisation réduit considérablement le pouvoir de négociation des creuseurs. La valeur créée par leur travail est répartie entre plusieurs acteurs, alors que les risques restent principalement supportés par eux.
Cette situation affecte également la traçabilité du minerai. Il devient difficile de distinguer clairement les productions provenant d’une exploitation artisanale formalisée de celles issues d’activités informelles.
Shabara illustre les contradictions du modèle artisanal congolais
Le site de Shabara, situé à environ 60 kilomètres de Kolwezi, représente l’un des exemples les plus révélateurs de cette situation.
Depuis 2015, ce site oppose les exploitants artisanaux regroupés au sein de la Coopérative minière artisanale du Katanga (Comakat) à Mutanda Mining (Mumi), filiale du groupe suisse Glencore.
L’histoire de Shabara remonte à 2003, lorsque le Cadastre minier attribue à la Gécamines le permis d’exploitation couvrant cette zone. Plusieurs années plus tard, après différentes restructurations, le site devient un espace d’accueil pour les exploitants artisanaux déplacés d’autres concessions.
En 2010, une Zone d’exploitation artisanale est créée avant d’être supprimée quelques mois plus tard. Un accord est ensuite conclu pour organiser l’activité artisanale sur le site.
À son apogée, Shabara aurait accueilli plus de 10 000 exploitants artisanaux. Aujourd’hui encore, environ 9 000 travailleurs y seraient présents.
Le site fonctionne désormais dans un modèle hybride dans lequel l’extraction reste artisanale, mais l’organisation autour du minerai ressemble davantage à une activité semi-industrielle.
Plusieurs dépôts d’achat structurent la commercialisation du minerai, notamment Fally, OM Métal, Hassan, Golden et celui de la Comakat.
Pour Glencore, cette organisation dépasse le cadre de l’artisanat traditionnel et représente une activité concurrente sur une concession industrielle. L’entreprise souhaite une relocalisation des creuseurs vers des ZEA officielles.
Mais plusieurs exploitants refusent cette perspective, estimant que les zones proposées ne garantissent ni la rentabilité ni des conditions de travail meilleures.
Derrière les minerais stratégiques, des travailleurs aux revenus limités
Outre le conflit juridique, Shabara révèle une réalité économique préoccupante.
Les prix du minerai sont généralement fixés par les acheteurs. Les exploitants artisanaux disposent de peu de moyens pour négocier, notamment parce qu’ils dépendent des négociants et des structures de commercialisation.
Selon les données recueillies par Ebuteli, un exploitant artisanal de Shabara gagnerait en moyenne environ 5,64 dollars par jour.
Un revenu faible au regard de la pénibilité du travail, des risques encourus et de la valeur économique du cuivre et du cobalt une fois transformés industriellement.
Le rapport souligne ainsi un déséquilibre majeur : ceux qui extraient la richesse minière captent une faible part de la valeur créée.
Une chaîne minière dominée par les intermédiaires
Le problème de gouvernance ne s’arrête pas aux sites d’extraction. Il concerne également toute la chaîne de commercialisation.
Les exploitants artisanaux ne disposent pas des équipements nécessaires pour transformer eux-mêmes le cuivre et le cobalt. Ils restent donc dépendants des négociants, des dépôts d’achat et des entités de traitement.
À chaque étape, plusieurs acteurs interviennent, ce qui réduit davantage la capacité des producteurs à maîtriser les revenus issus de leur travail.
Ebuteli souligne également la multiplication des contrôles sur les routes minières. Plusieurs services interviennent dans le transport des minerais, notamment la Division des mines, le SAEMAPE et le CEEC.
Le rapport mentionne aussi l’intervention de structures dont le rôle dans la chaîne minière pose question, notamment l’Agence nationale de renseignement (ANR), accusée de délivrer dans certains secteurs des documents de chargement facturés jusqu’à 50 dollars par camion.
Selon Ebuteli, les différents prélèvements cumulés peuvent atteindre plusieurs centaines de dollars pour un seul transport.
Les réformes publiques cherchent à reprendre le contrôle du secteur
Face à ces difficultés, l’État congolais a lancé plusieurs initiatives pour améliorer l’encadrement du secteur artisanal.
Parmi elles figurent la création du SAEMAPE, la révision du Code minier en 2018, la mise en place de l’Entreprise générale du cobalt (EGC) et l’instauration de mécanismes de régulation autour du cobalt stratégique.
Le centre de négoce de Musompo, inauguré en octobre 2023 dans le Lualaba, vise également à renforcer la transparence des transactions minières artisanales.
En novembre 2025, l’EGC a exporté ses premières tonnes de cobalt artisanal traçable, une étape présentée comme une avancée vers une meilleure maîtrise de la chaîne de valeur.
Mais pour Ebuteli, ces initiatives ne pourront produire des résultats durables que si elles améliorent réellement les conditions de travail des exploitants artisanaux.
La traçabilité du minerai ne peut pas être une solution suffisante si elle ne s’accompagne pas d’une amélioration sociale du secteur.
La crise de Kolwezi révèle les limites d’un système basé sur les arrangements
Les tensions observées à Kolwezi entre décembre 2025 et janvier 2026 illustrent les limites d’un système fondé sur des compromis temporaires.
Après la suspension des activités de certaines entités de traitement, plusieurs exploitants artisanaux se sont retrouvés sans débouchés économiques immédiats.
Cette situation a provoqué des tensions sociales et rappelé une réalité essentielle : derrière chaque décision minière se trouvent des milliers de familles dépendantes de cette activité.
Pour Ebuteli, l’État doit désormais sortir d’une logique de tolérance permanente et construire une véritable politique d’intégration du secteur artisanal.
La RDC doit choisir entre une formalisation réelle et une transition accompagnée
Pour l’institut de recherche, deux options se présentent aujourd’hui.
La première consiste à formaliser réellement l’exploitation artisanale, avec des Zones d’exploitation artisanale viables, des coopératives renforcées, une meilleure protection des travailleurs et une chaîne commerciale plus transparente.
La seconde consiste à accompagner progressivement la sortie de l’exploitation artisanale dans les zones où elle devient trop dangereuse ou économiquement non rentable.
Mais cette transition ne peut pas passer par des expulsions brutales. Elle doit intégrer des alternatives économiques pour les communautés concernées.
La tolérance est devenue un piège pour la gouvernance minière congolaise
En effet, il revient de comprendre que l’exploitation artisanale du cuivre et du cobalt révèle les limites d’un système qui fonctionne grâce aux compromis permanents.
L’État tolère des activités qui ne respectent pas toujours le cadre légal. Les entreprises minières acceptent une présence artisanale qu’elles ne contrôlent pas entièrement. Les exploitants continuent, eux, à travailler dans l’incertitude.
Ce modèle permet au secteur de survivre, mais il entretient aussi les conflits, les inégalités et les vulnérabilités.
Alors que la demande mondiale en cuivre et en cobalt continue d’augmenter, la RDC dispose d’une occasion majeure de transformer ses ressources naturelles en véritable moteur de développement.
Pour Ebuteli, la fin du « piège de la tolérance » passe par un équilibre entre trois exigences entre autres préserver la compétitivité économique du secteur minier, garantir la justice sociale et protéger les travailleurs qui participent chaque jour à la production des minerais stratégiques du pays.
Lydia Mangala


