En République démocratique du Congo, parler de planification familiale reste encore délicat dans de nombreuses familles. Le sujet est parfois associé à la limitation des naissances, à des considérations religieuses ou à la crainte que la contraception encourage les comportements sexuels précoces. Pourtant, derrière cette question se cache la capacité d’un couple à anticiper ses grossesses, à espacer les naissances et à organiser les ressources nécessaires au bien-être de ses enfants.
Les dernières données disponibles montrent que la question est loin d’être secondaire. Selon l’EDS-RDC III 2023-2024, la fécondité demeure élevée, avec environ 5,5 enfants par femme. Dans le même temps, 32 % des femmes mariées ou en union âgées de 15 à 49 ans ont un besoin non satisfait en planification familiale, c’est-à-dire qu’elles souhaitent retarder ou éviter une grossesse mais n’utilisent pas de méthode contraceptive.
La planification familiale apparaît ainsi moins comme une question de faire moins d’enfants que comme une question de choix, de santé, de responsabilité familiale et d’anticipation.
Une famille nombreuse n’est pas nécessairement le problème
Il est important de le préciser que la planification familiale ne signifie pas imposer un nombre idéal d’enfants à chaque famille.
Certains couples souhaitent avoir plusieurs enfants. D’autres préfèrent espacer davantage les naissances. D’autres encore souhaitent arrêter d’avoir des enfants après un certain nombre. L’enjeu est que ces décisions puissent être prises librement et avec une information fiable.
C’est précisément l’une des difficultés en RDC. Le désir d’enfant ne correspond pas toujours à la possibilité réelle de choisir le moment de la grossesse.
L’UNFPA rapporte que près d’une naissance sur trois n’était pas planifiée selon les données de l’EDS-RDC III 2023-2024. L’organisation souligne également que la pauvreté, les violences sexuelles, les mariages d’enfants, les déplacements forcés et la précarité économique peuvent réduire la capacité des femmes et des couples à planifier leur vie reproductive.
Le premier défi : faire tomber les idées reçues
Dans certaines communautés, la contraception reste entourée de nombreuses croyances entre autres infertilité supposée, maladies, effets secondaires exagérés, encouragement à l’infidélité ou encore opposition à la volonté de Dieu.
Ces perceptions ne disparaissent pas simplement avec la disponibilité des contraceptifs. L’information devient donc aussi importante que le produit lui-même.
Une femme ou un couple doit pouvoir connaître les différentes méthodes disponibles, leurs avantages, leurs effets secondaires possibles, leurs contre-indications et la manière de les utiliser correctement. Le choix d’une méthode devrait également tenir compte de la situation médicale de la personne, avec l’accompagnement d’un professionnel de santé.
L’UNFPA identifie justement le manque d’information, la désinformation, les ruptures de stocks, les infrastructures insuffisantes et certaines normes sociales parmi les obstacles persistants à l’accès à la contraception.
Espacer les naissances, c’est aussi protéger la mère et l’enfant
Dans une famille, l’arrivée rapprochée de plusieurs enfants peut représenter une charge importante pour la mère, particulièrement lorsque les grossesses se succèdent sans période suffisante de récupération.
La planification familiale permet notamment d’éviter certaines grossesses non intentionnelles et de favoriser un espacement choisi entre les naissances.
Cette question prend une importance particulière dans un pays où les indicateurs de santé maternelle restent préoccupants. Une étude publiée dans BMJ Sexual & Reproductive Health rappelle que la mortalité maternelle en RDC était estimée à 547 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2020.
La planification familiale ne constitue évidemment pas, à elle seule, une réponse à la mortalité maternelle. Mais elle fait partie des interventions permettant de réduire certaines grossesses non planifiées et de mieux organiser le recours aux soins avant, pendant et après la grossesse.
Les adolescentes sont au cœur du défi
La question devient encore plus sensible chez les adolescentes.
Selon l’UNFPA, les données de l’EDS-RDC III indiquent qu’environ 19,9 % des adolescentes de 15 à 19 ans ont déjà été enceintes. La proportion est plus élevée en milieu rural, à 25,4 %, contre 12,8 % en milieu urbain. Chez les adolescentes sexuellement actives non mariées, le besoin non satisfait en planification familiale atteint environ 42 %.
Derrière ces chiffres se trouvent des conséquences sociales entre autres interruption ou perturbation de la scolarité, dépendance économique accrue, difficultés d’insertion professionnelle et exposition à certaines complications liées à la grossesse.
Cela ne signifie pas que la maternité adolescente détermine automatiquement l’échec scolaire ou social. Mais dans un contexte où beaucoup de jeunes filles disposent de ressources limitées, une grossesse précoce peut considérablement modifier leur trajectoire.
Informer les adolescents ne revient donc pas à les encourager à avoir des rapports sexuels. Cela signifie leur donner des connaissances sur leur corps, la responsabilité, le consentement, les risques liés aux grossesses précoces et les services de santé disponibles.
Le défi économique : combien coûte une grossesse non planifiée à une famille ?
La planification familiale doit également être regardée sous l’angle du budget familial.
Nourrir un enfant, assurer ses soins médicaux, payer sa scolarité, l’habiller et répondre à ses besoins fondamentaux représentent des dépenses qui s’inscrivent sur plusieurs années.
Lorsque plusieurs naissances interviennent dans un intervalle très court, les dépenses peuvent s’accumuler au même moment avec notamment plusieurs enfants à scolariser, plusieurs besoins alimentaires, plusieurs consultations médicales.
Il ne s’agit pas de réduire les enfants à un calcul économique. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’une parentalité responsable nécessite aussi de réfléchir aux ressources dont dispose la famille.
L’UNFPA estime d’ailleurs que l’investissement dans la planification familiale peut produire des bénéfices économiques importants en permettant notamment de réduire les grossesses non désirées et de libérer des ressources pour la santé, l’éducation et l’autonomisation des femmes et des jeunes filles.
Un enjeu d’égalité entre les femmes et les hommes
La planification familiale ne devrait pas être présentée comme une affaire de femmes.
Dans un couple, décider de l’espacement des naissances implique les deux partenaires.
Or, dans certaines situations, une femme peut souhaiter attendre avant une nouvelle grossesse sans être en mesure de négocier cette décision avec son partenaire. L’UNFPA souligne que l’opposition du partenaire ou de la famille peut constituer un obstacle à l’utilisation des contraceptifs.
C’est pourquoi la sensibilisation doit également concerner les hommes. Un homme informé sur la santé reproductive de sa partenaire n’est pas un homme qui perd son autorité dans son foyer. Il devient au contraire un partenaire dans la protection de la santé de sa famille.
La discussion peut porter sur des questions simples : Quand souhaitons-nous un prochain enfant ? Avons-nous les moyens de répondre aux besoins des enfants que nous avons déjà ? Quelle méthode convient à notre situation ? Où pouvons-nous recevoir des conseils médicaux fiables ?
Et dans les zones de conflit ?
Les défis sont encore plus importants dans les zones touchées par les violences et les déplacements.
Le fonctionnement normal des structures de santé peut être perturbé, les femmes peuvent perdre leurs revenus et leurs moyens de transport, tandis que les violences sexuelles et les déplacements forcés peuvent aggraver la vulnérabilité reproductive.
Une expérience menée dans des zones de santé du Nord et du Sud-Kivu montre toutefois qu’une fois des services de qualité rendus disponibles, les femmes recourent davantage à la contraception moderne.
Cela rappelle que le faible recours à la contraception ne signifie pas nécessairement une absence de demande. L’accès, le coût, la disponibilité des produits, la confiance dans les services et la qualité de l’accompagnement comptent énormément.
Le défi n’est donc pas seulement de convaincre les familles
Demander aux familles d’adopter la planification familiale sans améliorer simultanément l’offre de soins serait insuffisant.
Il faut agir sur plusieurs fronts entre autres garantir la disponibilité régulière des méthodes contraceptives, renforcer les compétences des prestataires de santé, proposer un accompagnement respectueux et confidentiel, améliorer l’accès dans les zones rurales et humanitaires, développer des services adaptés aux adolescents et aux jeunes, lutter contre la désinformation, impliquer davantage les hommes et les couples, intégrer davantage l’éducation à la santé reproductive dans les programmes de sensibilisation et assurer un financement durable des programmes.
La RDC a d’ailleurs enregistré des progrès. L’UNFPA rapporte que plus de 1,2 million d’utilisateurs supplémentaires ont accédé aux services de planification familiale en 2024.
Changer le discours : de la peur au choix éclairé
Le véritable défi est peut-être culturel.
Tant que la planification familiale sera présentée uniquement comme une méthode pour empêcher les naissances, une partie des familles continuera à la regarder avec méfiance.
Elle peut être expliquée autrement dans le sens où planifier, c’est anticiper.
C’est permettre à une mère de récupérer avant une nouvelle grossesse. À un couple de préparer l’arrivée d’un enfant. À une famille de mieux organiser ses ressources. À une jeune fille de poursuivre ses études. À un homme de participer activement aux décisions reproductives de son couple.
Et surtout, c’est reconnaître qu’avoir des enfants est une responsabilité qui mérite préparation.
La planification familiale, une affaire de famille
Pour la RDC, l’enjeu dépasse donc la seule question contraceptive. Il touche à la santé publique, à l’éducation, à l’autonomisation économique des femmes, à la protection des adolescentes et à la capacité des familles à préparer leur avenir.
Il ne s’agit pas de dire aux familles congolaises combien d’enfants elles doivent avoir. Il s’agit de faire en sorte que lorsqu’elles souhaitent avoir un enfant, ou attendre avant d’en avoir un autre, elles disposent de l’information, des services et de la liberté nécessaires pour prendre une décision éclairée.
Dans un pays où la population augmente rapidement et où les besoins sociaux restent considérables, planifier les naissances peut devenir l’une des conversations familiales les plus importantes à normaliser.
Lydia Mangala


