Comment expliquer qu’un pays puisse compter des milliers de jeunes à la recherche d’un emploi alors que de nombreuses entreprises peinent encore à recruter des profils qualifiés ? C’est autour de cette interrogation que la ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté, Raïssa Malu, articule sa vision de la réforme de l’enseignement technique et professionnel (ETP), qu’elle considère comme un levier majeur de la transformation économique de la République démocratique du Congo.
Dans une tribune consacrée à la future Stratégie nationale de l’enseignement technique et professionnel, la ministre explique que le gouvernement s’est engagé, depuis 2024, dans une profonde restructuration du système éducatif afin de mieux répondre aux besoins de développement du pays. Si plusieurs cadres stratégiques ont déjà été élaborés, notamment sur les technologies de l’information, la formation des enseignants ou encore le financement durable de l’éducation, une stratégie spécifique pour l’enseignement technique et professionnel demeure absente.
Pour Raïssa Malu, cette réforme devient urgente au regard des grands projets structurants engagés par la République. Le développement du Couloir vert Kivu-Kinshasa, du Corridor de Lobito ou encore du projet énergétique Inga 3 nécessitera une main-d’œuvre qualifiée dans des secteurs aussi variés que les infrastructures, l’agriculture, la logistique, les mines, l’énergie ou les technologies numériques.
La ministre insiste toutefois sur la complémentarité entre l’enseignement technique et professionnel, qui prépare les jeunes dans le cadre scolaire, et la formation professionnelle, davantage orientée vers des formations courtes, l’apprentissage, la reconversion et l’insertion rapide sur le marché de l’emploi. Selon elle, ces deux filières devront fonctionner ensemble afin de répondre simultanément aux besoins immédiats des entreprises et à la construction durable des compétences nationales.
Avant de rédiger cette stratégie, le ministère a choisi de partir des réalités du terrain. Neuf missions d’évaluation ont ainsi été menées dans huit provinces afin d’observer les établissements, rencontrer les enseignants, écouter les élèves et dialoguer avec les entreprises. Les diagnostics ont porté sur plusieurs bassins économiques majeurs, notamment les mines dans le Haut-Katanga et le Lualaba, l’agriculture dans le Kwilu, le Kasaï et le Kasaï-Oriental, la logistique dans le Kongo Central, le bâtiment à Kinshasa ainsi que les secteurs forestier et halieutique dans la Tshopo.
Ces enquêtes ont révélé plusieurs faiblesses structurelles. Selon la ministre, de nombreuses filières continuent d’être maintenues alors qu’elles ne correspondent plus aux réalités économiques des territoires. À l’inverse, plusieurs secteurs porteurs, comme la conduite d’engins lourds, la maintenance industrielle, la logistique portuaire ou les technologies numériques, restent insuffisamment développés dans les programmes de formation.
Le diagnostic met également en évidence l’état de vétusté de nombreux ateliers techniques, l’insuffisance des équipements pédagogiques ainsi que le manque d’enseignants spécialisés capables de transmettre les nouvelles compétences exigées par les entreprises. Pour Raïssa Malu, moderniser les programmes sans investir simultanément dans les infrastructures et dans la formation des enseignants ne produira pas les résultats attendus.
Autre faiblesse relevée, la transition entre la formation et l’emploi demeure insuffisamment organisée. Si les stages existent dans la plupart des établissements, ils restent souvent informels et peu encadrés. La ministre cite notamment le cas du Kongo Central où près de 97 % des écoles déclarent envoyer leurs élèves en stage alors que seulement 3 % disposent de conventions officielles avec les structures d’accueil.
Face à ces constats, Raïssa Malu plaide pour une refonte progressive de la carte des formations. Les filières devront désormais être évaluées en fonction de leur capacité à préparer effectivement les jeunes à exercer un métier, créer une entreprise ou poursuivre des études supérieures, plutôt que d’être maintenues par simple tradition administrative.
La ministre précise toutefois que cette réforme ne vise pas uniquement à répondre aux besoins immédiats des entreprises. Elle ambitionne également de développer des compétences transversales, de stimuler l’entrepreneuriat, de favoriser l’innovation locale et d’offrir aux jeunes de véritables perspectives d’autonomie économique.
Pour elle, le paradoxe du chômage des jeunes et de la pénurie de compétences s’explique principalement par le décalage entre les formations proposées, les besoins du marché du travail et la rapidité des mutations économiques.
La future Stratégie nationale de l’enseignement technique et professionnel devrait être finalisée en novembre 2026. Pour Raïssa Malu, cette publication ne constituera cependant qu’une première étape. Le véritable défi résidera ensuite dans le financement de la réforme, sa mise en œuvre effective, le suivi des résultats et les ajustements nécessaires afin que l’enseignement technique devienne une véritable voie d’excellence au service du développement de la République démocratique du Congo.
Lydia Mangala


