Accès à la terre, intrants, prévisions météorologiques, mécanisation, transformation locale et débouchés commerciaux. Au troisième panel du Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD), tenu jeudi 3 septembre à Kinshasa, le Secrétaire permanent de la cellule de gestion des projets et de passation des marchés publics, Fiston Ilunga N’Sungu, a partagé l’expérience menée dans le secteur de Luilu, dans la province de Lualaba. Pour ce responsable local, la modernisation agricole ne peut se réduire à la seule production mais doit plutôt reposer sur une chaîne organisée, capable d’accompagner les communautés depuis l’accès aux terres cultivables jusqu’à la commercialisation de leurs récoltes.
Dans le débat consacré aux infrastructures et à la logistique au service des chaînes de valeur agricoles, les échanges ont souvent porté sur les grands défis nationaux tels que routes, énergie, accès aux marchés et investissements. Mais Fiston Ilunga N’Sungu a choisi de ramener la réflexion au plus près du terrain.
Son point de départ est qu’avant de parler de marchés, encore faut-il permettre aux communautés de produire. Et avant de produire, elles doivent avoir accès à la terre et aux moyens nécessaires pour la cultiver.
« il y a plusieurs priorités, parce que c’est toute une chaîne de valeur », a-t-il insisté.
L’accès à la terre comme premier maillon

Pour le secrétaire permanent de la Cellule de gestion des projets et de passation des marchés publics du secteur de Luilu, l’accompagnement des communautés agricoles commence par la disponibilité des terres cultivables.
« Quand on travaille avec les communautés, la première des choses, c’est l’accès à la terre », explique-t-il.
Dans cette entité territoriale décentralisée, l’approche consiste à s’assurer que les communautés disposent d’espaces suffisants pour développer leurs activités agricoles.
Cette priorité peut paraître évidente dans un pays à l’immense potentiel foncier comme la République démocratique du Congo. Pourtant, entre difficultés d’accès, manque de structuration et faible accompagnement des producteurs, disposer de terres ne suffit pas toujours à garantir une production efficace.
Pour Fiston Ilunga, la terre doit donc être accompagnée d’un véritable dispositif de production.
Les intrants, un obstacle pour les producteurs locaux
Le deuxième défi soulevé par l’intervenant concerne l’accès aux intrants agricoles.
Dans plusieurs régions du pays, les producteurs restent dépendants de produits importés, souvent coûteux et difficilement accessibles aux petites communautés.
« Dans notre région, les intrants viennent de l’Afrique du Sud, de l’Inde et d’ailleurs. C’est cher. Les pauvres communautés ne sauront pas se doter d’intrants avec leurs propres moyens », a-t-il fait remarquer.
Face à cette difficulté, le secteur de Luilu a mis en place un mécanisme d’accompagnement permettant de fournir certains intrants aux producteurs suivant un système de remboursement progressif.
L’idée est d’éviter que le manque de moyens financiers ne constitue un frein absolu au démarrage d’une activité agricole.
Mais au-delà de cette solution temporaire, Fiston Ilunga appelle à produire localement les intrants nécessaires à l’agriculture congolaise.
Produire localement pour réduire la dépendance
C’est l’une des orientations sur lesquelles travaille actuellement son entité.
Des discussions sont engagées avec des facultés d’agronomie et des institutions académiques afin d’explorer les possibilités de structurer une production locale.
« Nous sommes en train de discuter pour structurer cela et commencer une production locale », a-t-il indiqué.
L’enjeu est considérable. Car une agriculture qui dépend largement d’intrants importés reste exposée aux fluctuations des prix, aux difficultés logistiques et aux contraintes d’approvisionnement.
Pour Fiston Ilunga, développer une production locale d’intrants permettrait non seulement de réduire les coûts pour les agriculteurs, mais aussi de renforcer l’autonomie du secteur.
Cette ambition rejoint la philosophie générale du GSAD de faire émerger une agriculture capable de créer localement ses propres chaînes de valeur plutôt que de dépendre systématiquement de solutions venues de l’extérieur.
Prévoir la pluie pour mieux protéger les récoltes
Mais l’accès à la terre et aux intrants ne suffit pas.
L’expérience du secteur de Luilu a également mis en évidence l’importance d’une meilleure maîtrise des données météorologiques.
Pour les producteurs, l’arrivée ou l’interruption imprévisible des pluies peut avoir des conséquences directes sur toute une saison agricole.
Fiston Ilunga évoque notamment des périodes de sécheresse ou d’arrêt de pluie qui ont déjà entraîné des pertes importantes pour les producteurs ayant engagé leurs semences sans disposer d’informations météorologiques précises.
D’où son plaidoyer pour un meilleur accès aux prévisions climatiques.
« Avant chaque saison, on doit au moins avoir une prévision météorologique », a-t-il soutenu.
Le numérique trouve toute sa place dans la modernisation agricole.
Pour l’intervenant, la technologie ne doit pas être perçue comme un outil réservé aux grandes entreprises ou aux exploitations industrielles. Elle doit également servir les producteurs à la base en leur permettant de prendre de meilleures décisions.
Savoir quand semer, anticiper une interruption des pluies ou adapter son calendrier agricole aux conditions climatiques peut faire la différence entre une saison réussie et une récolte perdue.
Une agriculture qui ne peut plus dépendre uniquement du hasard

L’appel à la modernisation du système agricole passe donc également par une professionnalisation des pratiques.
Produire ne peut plus seulement relever de l’expérience transmise de génération en génération ou de l’observation empirique des saisons.
Face aux changements climatiques et aux perturbations météorologiques, les agriculteurs doivent pouvoir accéder à des informations fiables.
« Il faut que les formations soient à la portée de tout le monde. C’est la raison pour laquelle j’ai fait du numérique une priorité pour le secteur agricole », a-t-il affirmé.
Cette vision rejoint les débats portés durant les deux jours du GSAD autour de l’Agritech. L’agriculture de demain, telle que défendue au Salon, devra associer la terre aux données, les producteurs aux outils numériques et les exploitations aux nouveaux systèmes d’information.
Mécaniser pour produire à plus grande échelle
Il a également évoqué la mécanisation.
Fiston Ilunga estime qu’il est difficile de parler d’agriculture industrielle sans mettre à la disposition des producteurs les équipements nécessaires.
Dans son secteur, une concession d’environ 10 000 hectares est progressivement mise en valeur, avec notamment des projets de production de maïs.
Mais la transformation d’un potentiel foncier en véritable production agricole nécessite des investissements considérables.
« Si vous voulez avoir une agriculture industrielle, vous devez carrément avoir une bonne production », rappelle-t-il.
Et cette production dépend nécessairement de la capacité à travailler les terres à une échelle suffisante.
Tracteurs, équipements de labour, machines de transformation, la mécanisation reste l’un des défis majeurs pour une agriculture congolaise qui ambitionne de passer d’une production essentiellement de subsistance à une véritable économie agricole.
Ne pas produire sans penser au marché

Toutefois, pour Fiston Ilunga, l’agriculture ne doit pas s’arrêter au champ. Une production abondante qui ne trouve pas de débouchés peut rapidement devenir une perte pour le producteur.
C’est pourquoi son intervention a également insisté sur la nécessité de connecter les producteurs aux acheteurs.
L’approche développée localement consiste notamment à réfléchir aux débouchés parallèlement à l’organisation de la production.
« Nous installons d’abord un acheteur », explique-t-il en substance, évoquant notamment l’exemple d’acteurs intéressés par la farine de maïs produite localement.
Cette logique inverse une pratique encore fréquente dans plusieurs projets agricoles de produire d’abord et chercher ensuite à écouler la marchandise.
Pour Fiston Ilunga, la chaîne de valeur doit être pensée dans son ensemble.
Le producteur doit savoir ce qu’il produit, pour qui il produit et comment son produit sera transformé ou commercialisé.
La transformation, le défi qui attend les entrepreneurs

Au terme de son intervention, il a insisté que la RDC ne doit plus seulement se satisfaire de produire des matières premières agricoles. Le véritable défi reste leur transformation.
« Le défi majeur reste la transformation », a-t-il insisté.
Maïs, manioc, fruits, légumes ou autres productions agricoles, la création de valeur dépend largement de la capacité du pays à transformer localement ce qui sort de ses champs. C’est à ce niveau que se joue une grande partie de l’avenir de l’entrepreneuriat agricole.
La transformation permet non seulement de réduire les pertes post-récolte, mais aussi de créer des emplois, d’améliorer la conservation des produits et d’accroître les revenus des producteurs.
Pour Fiston Ilunga, les projets liés à la transformation agroalimentaire doivent donc bénéficier d’une attention particulière.
Une expérience locale pour répondre à un défi national
À travers l’exemple du secteur de Luilu, l’intervention de Fiston Ilunga aura finalement rappelé que la transformation agricole ne peut être pensée uniquement depuis les institutions centrales. Elle doit aussi partir des territoires, des communautés et des réalités vécues quotidiennement par les producteurs.
L’accès à la terre. Les intrants. Les données météorologiques. La mécanisation. La formation. Le numérique. La transformation. Le marché. Autant de maillons qui, pris isolément, ne suffisent pas à transformer l’agriculture. Mais réunis dans une même stratégie, ils peuvent contribuer à faire émerger un véritable écosystème productif.
Au GSAD 2026, le responsable du secteur de Luilu aura ainsi porté une vision pragmatique de l’agriculture congolaise qui ne se développera pas par une succession d’actions isolées, mais par la construction d’une chaîne cohérente, capable d’accompagner le producteur de la terre jusqu’au consommateur.
Dans cette perspective, le défi n’est plus simplement d’encourager les Congolais à cultiver mais plutôt à créer les conditions pour qu’ils puissent accéder à la terre, produire avec des moyens adaptés, anticiper les aléas climatiques, transformer leurs récoltes et accéder durablement aux marchés.
C’est à cette condition que le potentiel agricole de la RDC pourra progressivement se transformer en une véritable puissance économique.
Lydia Mangala


