Chaque mois d’octobre, le rose envahit les campagnes de communication, les entreprises, les administrations et les réseaux sociaux pour rappeler l’importance de la lutte contre le cancer du sein. Mais en République démocratique du Congo, Octobre Rose ne peut pas se limiter à une campagne de sensibilisation. Il pose une question plus profonde : que se passe-t-il après le message « faites-vous dépister » ?
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du défi. Selon les dernières estimations du Global Cancer Observatory (GLOBOCAN 2022), la RDC a enregistré 29 579 nouveaux cas de cancer chez les femmes en 2022. Le cancer du col de l’utérus arrivait en tête avec 8 705 nouveaux cas, devant le cancer du sein avec 7 385 cas.
Le ministère de la Santé a, de son côté, indiqué en mai 2026 que près de 15 000 nouveaux cas de cancers de la femme seraient enregistrés chaque année en RDC. Cette donnée n’est pas directement comparable au total GLOBOCAN 2022, car les sources et périmètres statistiques diffèrent. Elle confirme néanmoins l’importance du problème pour le système de santé congolais.
Le cancer du sein : 2,4 millions de femmes diagnostiquées dans le monde en 2024
À l’échelle mondiale, le cancer du sein reste le cancer le plus fréquemment diagnostiqué chez les femmes. L’OMS estime qu’en 2024, environ 2,4 millions de femmes ont reçu un diagnostic de cancer du sein et 694 000 en sont mortes.
Ces chiffres ne racontent toutefois pas la même histoire selon les pays.
Dans les pays à très haut indice de développement humain, l’OMS estime qu’environ une femme sur 12 sera diagnostiquée d’un cancer du sein au cours de sa vie et qu’une sur 71 en mourra. Dans les pays à faible indice de développement humain, le risque de diagnostic est estimé à une femme sur 27, mais le risque de décès atteint une sur 48.
L’écart demontre que le cancer n’est pas uniquement une question de maladie, mais aussi une question d’accès au diagnostic, au traitement et à la continuité des soins.
En Afrique, l’OMS souligne d’ailleurs que plus de 70 % des cancers du sein sont détectés tardivement dans la plupart des pays de la Région africaine, ce qui réduit les possibilités thérapeutiques et les chances de survie.
En RDC, le cancer du sein arrive derrière celui du col de l’utérus
Les données GLOBOCAN 2022 permettent de mieux mesurer la situation congolaise.
Chez les femmes, les 8 705 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus représentaient 29,4 % des cancers féminins recensés, contre 7 385 cas de cancer du sein, soit 25 %.
Cette réalité oblige à élargir la lecture d’Octobre Rose. La lutte contre le cancer du sein est centrale, mais la santé oncologique des femmes congolaises ne s’arrête pas au sein.
Le cancer du col de l’utérus constitue même une urgence particulière. L’OMS rapportait pour la RDC, en 2022, environ 9 000 nouveaux cas et près de 6 000 décès liés à cette maladie.
Autrement dit, les deux cancers concernés par la campagne de dépistage annoncée dans l’Administration publique correspondent à deux problèmes majeurs de santé féminine dans le pays.
Un cancer du col largement évitable, mais encore meurtrier
La particularité du cancer du col de l’utérus est qu’il existe aujourd’hui plusieurs moyens efficaces de prévention.
L’infection persistante par certains types de papillomavirus humain (HPV) constitue la principale cause de ce cancer. La vaccination contre le HPV, le dépistage des lésions précancéreuses et leur traitement permettent d’agir avant l’apparition d’un cancer invasif.
La RDC avance progressivement sur ce terrain. Une intervention soutenue par la Banque mondiale et mise en œuvre avec l’appui de l’OMS prévoit notamment d’accompagner l’introduction du vaccin contre le HPV dans six provinces, avec une enveloppe de 4,5 millions de dollars pour la période allant de juin 2025 à mai 2028. Le programme vise notamment une couverture d’au moins 80 % d’ici 2030 et devrait bénéficier à plus de 3 millions de femmes et de filles.
La prévention commence donc bien avant Octobre Rose. Elle passe aussi par la vaccination des adolescentes, l’information des familles et l’accès régulier au dépistage.
Le vrai défi : dépister ne suffit pas
C’est probablement l’un des principaux enjeux de cette campagne.
Dire à une femme de se faire dépister n’a de sens que si le système de santé est capable de lui proposer, ensuite, un diagnostic fiable, une orientation rapide et un traitement accessible lorsqu’une anomalie est découverte.
L’OMS distingue d’ailleurs le dépistage du diagnostic précoce. Le dépistage recherche certaines anomalies chez des personnes qui ne présentent pas nécessairement de symptômes. Lorsqu’une anomalie est détectée, elle doit être confirmée par des examens complémentaires et, si nécessaire, conduire rapidement vers les soins appropriés. C’est là que se trouve une partie du défi congolais.
En 2025, une campagne de dépistage du cancer du col menée au Centre hospitalier Monkole à Kinshasa avait permis de dépister 1 459 femmes entre juin 2024 et mars 2025. La structure rapportait également des difficultés liées au coût de certains examens complémentaires, notamment la biopsie et le scanner.
Le parcours ne doit donc pas s’arrêter au résultat du dépistage. Une femme qui apprend qu’une anomalie a été détectée doit pouvoir savoir où aller, combien cela coûtera, qui la prendra en charge et dans quel délai.
Le coût reste une question centrale
La gratuité du dépistage constitue une porte d’entrée importante, particulièrement dans un contexte où les dépenses directes de santé peuvent peser lourdement sur les ménages. Mais la gratuité d’un examen ne garantit pas nécessairement la gratuité du parcours de soins.
Une mammographie, une échographie ou un examen clinique peuvent permettre de détecter une anomalie. Mais lorsqu’un cancer est suspecté, d’autres étapes peuvent être nécessaires entre autres confirmation anatomopathologique, imagerie complémentaire, chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, traitements ciblés ou soins palliatifs selon les situations.
La question devient alors celle de la continuité du parcours.
C’est précisément pourquoi l’OMS insiste sur la nécessité de disposer de circuits d’orientation fonctionnels entre les soins primaires, les structures de diagnostic et les centres spécialisés.
Pourquoi les campagnes restent indispensables
Malgré ces limites, les campagnes comme Octobre Rose ont une fonction essentielle puisqu’elles rendent visible une maladie dont beaucoup de femmes parlent encore difficilement.
Elles permettent de diffuser des informations, de rappeler les signes qui doivent conduire à consulter et de rapprocher les services de prévention des populations. Elles peuvent également contribuer à réduire la peur du diagnostic.
Car le dépistage ne signifie pas que l’on est malade. Il permet justement d’identifier certaines anomalies et, lorsqu’un cancer est présent, de chercher à le prendre en charge le plus tôt possible.
Pour le cancer du sein, l’OMS rappelle que la mortalité diminue lorsque les cas sont détectés et traités précocement.
De la communication ponctuelle à une politique durable
L’enjeu pour la RDC est désormais de transformer la mobilisation d’octobre en réflexe de santé publique toute l’année.
Le pays a déjà commencé à structurer cette réponse. En 2025, le ministère de la Santé a organisé la première Table ronde nationale sur la lutte contre les cancers de la femme, avec l’objectif de renforcer la prévention, le dépistage précoce et la prise en charge.
En mai 2026, le ministère indiquait également que la lutte contre les cancers féminins devait faire face à plusieurs obstacles notamment la faible recours au dépistage, l’insuffisance d’équipements spécialisés, les difficultés d’accès aux traitements, les inégalités territoriales et le déficit d’information.
Cela signifie qu’Octobre Rose doit être considéré comme un point de départ plutôt qu’une finalité.
La sensibilisation peut créer la demande. Le dépistage peut révéler une anomalie. Mais seul un système capable de diagnostiquer, orienter et traiter rapidement peut transformer cette détection en véritable chance de guérison.
Le rose doit donc dépasser le symbole
En RDC, Octobre Rose ne devrait pas seulement être le mois où l’on porte du rose, publie des affiches ou organise des journées de dépistage.
Il peut devenir le moment où l’on mesure concrètement les progrès : combien de femmes ont été sensibilisées ? Combien ont été dépistées ? Combien de cas suspects ont été confirmés ? Combien de patientes ont effectivement accédé au traitement ? Combien ont été perdues de vue ? Et combien de structures disposent réellement des moyens nécessaires pour assurer la suite du parcours ?
C’est à cette condition que le ruban rose cessera d’être uniquement un symbole de solidarité pour devenir le rappel d’un engagement durable. Informer plus tôt, dépister plus tôt, diagnostiquer plus vite et traiter sans laisser les patientes seules face à la maladie.
Lydia Mangala


