Un mois après le lancement de l’opération d’assainissement conduite par la Task Force présidentielle, plusieurs axes de Kinshasa affichent un visage plus dégagé. Du boulevard Lumumba à Masina-Pascal, en passant par le marché de la Liberté, le Quartier 1 et Debonhomme, les « bâtisseurs » du Service national ont multiplié les opérations de curage, d’évacuation des déchets et de libération des emprises publiques. Outre l’effet visuel, cette intervention pose une question plus profonde : la capitale est-elle en train de devenir plus propre ou apprend-elle simplement à avoir peur de se salir ?
Le changement est difficile à ne pas remarquer sur certains axes. Des caniveaux longtemps encombrés ont été curés, des tas d’immondices évacués et des portions de voies publiques libérées de certaines occupations anarchiques. Dans les quartiers concernés, l’intervention des équipes du Service national donne l’impression d’une ville qui respire à nouveau.
Mais un mois est-il suffisant pour parler de transformation ?
La réponse exige de regarder au-delà des rues nettoyées. Car l’assainissement de Kinshasa ne se résume pas à une opération de nettoyage. Il touche à l’urbanisme, à la gestion des déchets, au commerce informel, aux infrastructures d’évacuation, aux habitudes des habitants, mais aussi à l’autorité de l’État.
La véritable bataille commence donc précisément là où s’arrête le passage des bâtisseurs.
La Tshangu révèle à la fois les progrès et les limites de l’opération
Le choix de la Tshangu comme point de départ n’est pas anodin. Ce district concentre plusieurs des difficultés auxquelles Kinshasa est confrontée entre autres forte densité démographique, circulation intense, activité commerciale importante, occupation des emprises publiques et accumulation des déchets.
Le lancement de l’opération, le 15 juillet à Masina-Pascal, a placé le boulevard Lumumba au centre du dispositif. Les équipes ont entrepris le curage des caniveaux, l’évacuation des immondices et le dégagement de certains espaces occupés par des activités commerciales.
L’intervention s’est ensuite prolongée sur plusieurs points stratégiques, notamment autour du marché de la Liberté, du Quartier 1 et de Debonhomme, jusqu’à l’axe reliant l’échangeur de Limete à l’aéroport international de N’djili.
Ce choix répond à une logique à la fois pratique et symbolique. Le boulevard Lumumba constitue l’une des principales portes d’entrée de Kinshasa. Son état donne immédiatement une première image de la capitale aux visiteurs comme aux habitants.
Mais cette stratégie comporte également une limite. Une ville ne peut pas être assainie durablement uniquement à partir de ses grandes artères.
Derrière les avenues principales se trouvent des quartiers où les problèmes d’évacuation des déchets, d’accès aux services de salubrité et d’occupation des espaces publics demeurent entiers.
L’enjeu sera donc de savoir si la Task Force est capable de passer d’une logique de zones vitrines à une véritable politique d’assainissement couvrant progressivement l’ensemble de la capitale.
Les bâtisseurs incarnent une deuxième chance autant qu’une force de nettoyage
L’une des particularités de cette opération réside dans le profil des hommes déployés sur le terrain.
Les bâtisseurs sont issus, pour une partie d’entre eux, du programme de rééducation et de formation du Service national, notamment à Kaniama Kasese. Certains avaient été identifiés comme jeunes désœuvrés ou anciennement impliqués dans la délinquance urbaine.
Leur présence dans les rues de Kinshasa porte donc un message qui dépasse la salubrité. Elle raconte aussi une politique de réinsertion et de transformation sociale. Des jeunes autrefois considérés comme une menace pour la société deviennent désormais des agents mobilisés pour contribuer à l’entretien de la ville. C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de l’expérience.
Le bâtisseur n’est pas seulement celui qui ramasse les déchets. Il devient une figure de réhabilitation. Son parcours est censé démontrer qu’un jeune qui a connu la marginalisation peut être réorienté vers une activité utile à la collectivité.
Mais cette transformation produit également une responsabilité supplémentaire. Lorsque le bâtisseur intervient dans la rue, il représente désormais l’État. Son comportement, son langage, sa discipline et ses méthodes participent donc directement à l’image du Service national.
Autrement dit, réhabiliter un jeune pour en faire un agent de l’État suppose aussi de lui apprendre à exercer l’autorité sans reproduire la violence qu’il est censé avoir laissée derrière lui.
La question du fouet révèle une faiblesse du modèle
C’est ici que l’opération rencontre l’un de ses principaux paradoxes.
D’un côté, les autorités veulent restaurer l’ordre et imposer de nouvelles règles de salubrité. De l’autre, certains témoignages font état de pratiques coercitives, notamment l’utilisation du fouet contre des personnes qui ne respecteraient pas les consignes.
Or, une ville propre obtenue principalement par la peur pose une question fondamentale : que se passera-t-il lorsque la peur disparaîtra ?
Si un habitant ne jette plus son sachet dans la rue uniquement parce qu’il craint une sanction, le comportement peut changer aussi longtemps que l’agent chargé de surveiller est présent.
Mais si cette même personne comprend pourquoi elle doit conserver ses déchets, où les déposer et pourquoi la propreté de son quartier concerne également sa santé et son cadre de vie, le changement peut devenir autonome.
La différence est essentielle. La discipline peut imposer un comportement. Le civisme peut le rendre durable.
La mise au point faite par le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, demandant aux bâtisseurs de ne pas tracasser la population, de ne pas arrêter les citoyens et de ne pas recourir à la violence, apparaît donc déterminante.
L’autorité de l’État ne devrait pas être confondue avec la brutalité de ses agents.
Pour réussir, l’opération doit parvenir à installer la règle selon laquelle le respect de la salubrité doit être obligatoire, mais son application doit rester encadrée par la loi.
Le retour rapide des vendeurs montre que le problème est plus économique que disciplinaire
L’un des enseignements les plus importants des premières semaines concerne le retour de certaines activités commerciales sur des espaces pourtant dégagés.
À première vue, on pourrait y voir simplement de l’incivisme ou un refus d’obéir. Mais l’analyse mérite d’aller plus loin.
Derrière la vendeuse qui revient occuper une emprise publique, il y a souvent une réalité économique dans laquelle elle cherche un endroit où ses clients passent, où elle peut vendre et où elle peut générer un revenu quotidien.
La chasser de l’espace public sans lui proposer d’alternative peut donc déplacer le problème sans le résoudre. Elle part d’un endroit et réapparaît quelques mètres plus loin.
C’est pourquoi l’assainissement doit être accompagné d’une véritable politique d’organisation des marchés, de création d’espaces commerciaux accessibles et de régulation du petit commerce.
On ne combat pas durablement l’occupation anarchique des rues uniquement avec des opérations de déguerpissement. Il faut aussi créer les conditions qui permettent aux activités économiques de s’exercer ailleurs.
Les déchets sont aussi le symptôme d’un déficit d’infrastructures
La responsabilité ne peut pas non plus être placée exclusivement sur les habitants.
Il serait difficile d’exiger un comportement exemplaire d’une population lorsque les mécanismes permettant de l’adopter sont insuffisants.
Où déposer ses déchets ? À quelle fréquence sont-ils collectés ? Qui assure leur transport ? Où sont-ils traités ou stockés ? Quelles sanctions sont appliquées aux entreprises ou ménages qui abandonnent leurs déchets ? Ces questions sont au cœur du problème.
Un habitant peut être sensibilisé au civisme environnemental, mais si aucun système régulier de collecte n’existe dans son quartier, les déchets finiront tôt ou tard dans les caniveaux, sur les terrains vagues ou le long des routes.
L’opération des bâtisseurs peut donc nettoyer les conséquences d’un système défaillant. Elle ne peut pas, à elle seule, remplacer ce système.
Le curage des caniveaux ne suffit pas si les déchets y retournent
Le curage constitue une intervention indispensable, particulièrement dans une ville où les pluies peuvent rapidement transformer des caniveaux obstrués en facteurs d’inondation. Mais là encore, le nettoyage ne représente que la première étape. Un caniveau curé aujourd’hui peut être rempli de déchets demain.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir combien de caniveaux ont été nettoyés, mais de savoir combien resteront propres dans trois mois, six mois ou un an.
Cette logique doit conduire à passer d’une approche ponctuelle à une approche préventive.
La ville doit pouvoir disposer de mécanismes permanents de surveillance, de collecte et d’entretien. Les communes doivent être impliquées, les responsables locaux responsabilisés et les citoyens sensibilisés.
Sans cette continuité, chaque opération risque de devenir un cycle : saleté, mobilisation, nettoyage, retour de la saleté, nouvelle mobilisation.
Les résistances montrent que la réforme touche aux intérêts et aux habitudes
Les attaques contre certains bâtisseurs, notamment signalées à Masina et au pont Matete, montrent également que l’opération ne se déroule pas dans un environnement neutre.
Toucher aux emprises publiques, c’est toucher à des habitudes économiques installées depuis longtemps.
Toucher aux marchés anarchiques, c’est parfois toucher aux revenus quotidiens de familles entières.
Imposer de nouvelles règles de salubrité, c’est modifier des comportements acquis sur plusieurs années.
Il était donc prévisible que la réforme rencontre des résistances.
Cela ne signifie pas que ces résistances doivent être tolérées. Mais cela signifie que l’État doit construire une stratégie suffisamment solide pour que l’application des règles ne repose pas uniquement sur la confrontation.
Le succès de la Task Force dépendra aussi de sa capacité à faire respecter l’ordre tout en expliquant les raisons de cet ordre.
Le véritable indicateur sera ce qui restera après le passage des bâtisseurs
Un mois après le lancement de l’opération, le constat visuel est encourageant sur plusieurs axes. Mais le véritable bilan ne peut pas encore être établi. Il faudra observer les mêmes rues dans plusieurs mois.
Si les caniveaux restent dégagés, si les déchets diminuent, si les emprises publiques restent libres et si les habitants adoptent progressivement de nouvelles habitudes, alors la Task Force pourra revendiquer une première victoire.
Mais si les mêmes espaces se remplissent à nouveau dès que les équipes s’éloignent, l’opération aura surtout produit un effet temporaire.
C’est pourquoi le meilleur indicateur ne sera pas le nombre de sacs d’immondices évacués. Ce sera le nombre de rues qui n’auront plus besoin d’être nettoyées quotidiennement par une intervention exceptionnelle.
Kinshasa doit passer du nettoyage d’urgence à une véritable culture urbaine

La question posée aujourd’hui dépasse finalement les bâtisseurs. Elle concerne les autorités nationales, les gouvernements provinciaux, les bourgmestres, les services techniques, les opérateurs de collecte, les commerçants et les habitants eux-mêmes.
Les bâtisseurs peuvent donner le premier coup de balai. Ils peuvent curer les caniveaux, évacuer les déchets et libérer les espaces occupés. Mais ils ne peuvent pas être présents derrière chaque Kinois pour empêcher un sachet d’être jeté sur la chaussée.
Le véritable changement commencera lorsque le Kinois considérera que jeter un déchet dans la rue n’est plus une habitude ordinaire, mais une faute envers son propre environnement. C’est là que se trouve le véritable défi de cette opération.
Kinshasa n’a pas seulement besoin de rues propres. Elle a besoin d’un système qui empêche les rues propres de redevenir sales et d’une population qui considère leur propreté comme une responsabilité collective.
Un mois après le passage des premiers bâtisseurs, la capitale semble donc avoir commencé à changer de visage. Mais pour savoir si cette transformation est réelle, il faudra regarder non seulement ce que les bâtisseurs ont nettoyé, mais surtout ce que les Kinois auront appris à ne plus salir.
Lydia Mangala


