Dans le cadre de la 6ᵉ édition du GSAD à Kinshasa, la question de la finançabilité des projets agricoles a été abordée sous un angle complémentaire, celui de l’innovation et de l’accompagnement scientifique. Lors du panel consacré au thème « De la structuration à l’investissement : comment rendre les projets agricoles finançables ? », le Dr Christopher Suh, Coordinateur régional pour l’Afrique centrale de l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), a souligné que la solidité d’un projet ne repose pas uniquement sur son montage financier, mais aussi sur sa capacité à répondre aux réalités du terrain.
Changement climatique, sécheresses, maladies et ravageurs des cultures ou encore dégradation des sols constituent autant de facteurs susceptibles de fragiliser les exploitations et, par conséquent, de compromettre leur viabilité économique. Pour le responsable de l’IITA, ces contraintes doivent être anticipées dès la conception du projet à travers l’intégration de technologies et de solutions scientifiques adaptées.
Dans cette perspective, l’innovation apparaît comme un levier de résilience, mais aussi comme un élément pouvant renforcer la crédibilité d’un projet auprès des financeurs. Il invite ainsi les producteurs et porteurs de projets à s’appuyer davantage sur l’expertise scientifique afin de construire des modèles agricoles capables de démontrer leur pertinence, leur capacité d’adaptation et leur potentiel de transformation.
Le changement climatique, un risque à anticiper dès la conception du projet
Le Dr Christopher Suh estime que de nombreux projets agricoles en RDC ne franchissent pas les premières étapes de l’évaluation financière parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en compte les risques auxquels les producteurs seront exposés.
Le changement climatique occupe une place particulière dans cette équation. La modification des conditions météorologiques peut affecter les rendements, perturber les calendriers agricoles et augmenter l’exposition des exploitants aux maladies et aux ravageurs.
Face à ces défis, l’IITA travaille notamment sur des technologies permettant aux producteurs de mieux adapter leurs systèmes de production.
« Beaucoup de projets agricoles en RDC ne traversent pas la première étape du traitement financier. Il y a plusieurs raisons, mais je vais me concentrer sur les défis du changement climatique. », a expliqué le Dr Christopher Suh.
Son approche consiste dès lors à intégrer la question de la résilience dès la conception du projet, plutôt que d’attendre que les difficultés apparaissent.
Des variétés adaptées pour mieux résister aux aléas climatiques
Parmi les solutions évoquées figurent notamment des variétés agricoles développées pour s’adapter à des cycles de production plus courts.
Le coordinateur régional de l’IITA a cité des travaux portant notamment sur le manioc, le maïs et le soja, avec l’objectif de proposer des variétés capables de réduire l’exposition des producteurs aux effets de certaines périodes de sécheresse.
Il s’agit donc de démontrer en quoi celle-ci peut améliorer la productivité, réduire les risques et renforcer la viabilité du projet.
Pour le scientifique, cette dimension peut faire la différence lorsqu’un entrepreneur présente son projet à un potentiel financeur.
L’innovation doit apporter une réponse concrète au problème
Dans la logique défendue par Christopher Suh, l’innovation ne doit pas être utilisée comme un simple argument destiné à impressionner les investisseurs.
Elle doit répondre à une difficulté réelle et apporter une valeur ajoutée clairement identifiable.
L’entrepreneur doit donc être capable de montrer ce que la technologie choisie apporte de nouveau à son exploitation, à son environnement et à la chaîne de valeur.
Cette réflexion rejoint directement les exigences des financeurs. Plus un projet maîtrise les risques techniques liés à son activité, plus il devient possible d’en apprécier la viabilité.
Des solutions contre les maladies et les ravageurs
Les maladies agricoles représentent un autre facteur de vulnérabilité.
Le Dr Christopher Suh a notamment évoqué les recherches menées par l’IITA autour des aflatoxines, des substances toxiques susceptibles de contaminer certaines denrées alimentaires.
L’institut développe également des solutions destinées à réduire les risques liés à ces contaminations et à améliorer la qualité des productions.
Cette dimension sanitaire est essentielle dans une agriculture appelée à alimenter les marchés locaux, mais aussi à répondre progressivement à des exigences plus élevées en matière de qualité et de sécurité alimentaire.
Restaurer les sols pour préserver la productivité
La question de la fertilité des sols a également été abordée.
Dans les systèmes agricoles soumis à une exploitation répétée, l’épuisement des sols peut progressivement réduire les rendements et fragiliser les exploitations. Pour y répondre, l’IITA travaille sur différentes technologies et solutions destinées à améliorer la qualité des sols.
Pour les porteurs de projets, intégrer ce type de solutions dans leur modèle agricole revient donc à réfléchir à la productivité non seulement pour une campagne, mais dans la durée.
La finançabilité passe ainsi aussi par la capacité à démontrer que le modèle de production peut rester performant sur le long terme.
« Approcher les institutions internationales » pour renforcer les projets
Face à ces différents défis, le Dr Christopher Suh recommande aux producteurs et entrepreneurs de ne pas rester seuls dans la conception de leurs projets.
Il les encourage à se rapprocher des institutions scientifiques et techniques afin d’identifier les technologies susceptibles d’être adaptées à leurs besoins.
« Mon premier conseil aux producteurs, c’est d’approcher les institutions internationales comme l’IITA chaque fois qu’ils veulent développer un projet, pour voir s’il y a des technologies innovantes à associer avec ces projets. », a-t-il recommandé.
L’objectif est notamment d’éviter que les entrepreneurs présentent aux financeurs des projets techniquement fragiles ou insuffisamment documentés.
L’expertise, un autre élément de crédibilité
La technologie ne constitue toutefois qu’un élément de l’équation.
Le porteur du projet doit également disposer des compétences nécessaires pour mettre en œuvre son activité. Lorsque ce n’est pas le cas, Christopher Suh encourage les entrepreneurs à intégrer des experts capables de renforcer la dimension technique du projet.
« Si les producteurs n’ont pas les experts pour les accompagner, c’est très important d’associer les experts de l’IITA ou les institutions en général. », a-t-il souligné.
Pour les financeurs, cette capacité d’exécution compte autant que l’idée elle-même. Un projet peut être prometteur sur le papier, mais perdre en crédibilité s’il ne dispose pas des compétences nécessaires pour transformer ses ambitions en résultats.
L’IITA veut rapprocher la recherche des entrepreneurs
L’un des messages importants de son intervention tient finalement à l’accessibilité de l’expertise scientifique.
Selon Christopher Suh, les producteurs et organisations qui portent des projets peuvent directement solliciter l’IITA afin d’échanger avec ses experts sur leurs problématiques.
L’institution peut alors analyser les besoins spécifiques du projet et identifier, lorsque cela est pertinent, les technologies ou connaissances susceptibles d’y être intégrées.
Cette ouverture crée un pont entre la recherche, l’innovation et l’entrepreneuriat agricole, trois dimensions appelées à davantage dialoguer si la RDC veut faire émerger des exploitations plus productives et plus résilientes.
De la technologie à la confiance des financeurs
Au terme de son intervention, le Dr Christopher Suh aura ainsi élargi la réflexion sur la finançabilité des projets agricoles.
Un dossier solide ne repose pas uniquement sur des prévisions financières ou sur la recherche d’un crédit, mais doit aussi montrer que l’entrepreneur connaît son environnement de production, anticipe ses risques et mobilise les solutions techniques nécessaires pour les maîtriser.
Dans cette perspective, la technologie devient un outil de réduction du risque, tandis que l’expertise scientifique renforce la crédibilité du projet.
Cette approche qui rejoint l’ambition du GSAD 2026 de passer de l’idée à la terre, mais surtout construire autour de cette terre des projets suffisamment solides, innovants et résilients pour attirer durablement les investissements.
Lydia Mangala


