Les échanges de la 6e édition du Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD) ont mis en lumière la réalité dans laquelle financer l’agriculture congolaise suppose d’abord de mieux maîtriser les risques qui entourent les producteurs et leurs activités.
Lors du panel consacré à la structuration et au financement des projets agricoles, Jean-Bosco Kaomba, expert en microfinance et inclusion financière et responsable Réseau Zone 1 chez Advans Congo, a ainsi défendu une approche fondée sur la sécurisation de toute la chaîne de valeur, l’adaptation des crédits aux cycles agricoles et une meilleure implication de l’État, des assureurs, des banques et des producteurs.
Face aux entrepreneurs, investisseurs et autres acteurs du secteur réunis au Chapiteau du Palais du Peuple, son intervention a notamment mis en évidence les difficultés qui rendent encore certains projets agricoles risqués à financer entre autres débouchés incertains, faiblesse des infrastructures, insécurité foncière, aléas climatiques, saisonnalité des revenus ou encore insuffisance des mécanismes d’assurance.
Pour Jean-Bosco Kaomba, la réponse ne peut donc pas reposer sur les seules banques mais elle doit être collective, structurée et adaptée aux réalités du terrain.
Le financement agricole, un risque qui dépasse le banquier
Financer l’agriculture ne revient pas à accorder un crédit classique à une entreprise dont les revenus sont réguliers. Le producteur doit composer avec les saisons, les conditions météorologiques, les délais de récolte, les fluctuations des prix et parfois l’impossibilité d’acheminer sa production vers les marchés.
Cette réalité oblige les institutions financières à regarder bien au-delà du montant demandé.
« Pour une institution financière sérieuse, on ne finance pas seulement. Nous devons comprendre le projet : qui va acheter ? Qui va vendre ? Où est-ce qu’on peut ramener le produit jusqu’au consommateur final ? », a expliqué Jean-Bosco Kaomba.
Autrement dit, un projet agricole ne devient pas finançable uniquement parce qu’il présente une activité de production. Il doit démontrer l’existence d’un marché, d’une organisation et d’une trajectoire suffisamment claire pour permettre au financeur d’évaluer les risques.
De la production à la consommation, une chaîne à sécuriser
Pour Jean-Bosco Kaomba, l’une des principales faiblesses des projets agricoles réside dans leur difficulté à penser l’ensemble de la chaîne de valeur.
Produire ne suffit pas. Il faut savoir où seront achetées les matières premières, comment elles seront transformées, où elles seront stockées et surtout qui en sera le destinataire final.
« Il ne doit pas se limiter à la vente. On doit savoir quelle est la clientèle ciblée sur laquelle on vise avec nos ventes. », a-t-il insisté.
Cette exigence explique également son regard prudent sur certains projets présentés lors du GSAD Challenge. Des idées peuvent être pertinentes et répondre à un besoin réel, mais rester difficiles à financer si leur destination commerciale demeure incertaine.
À l’inverse, lorsqu’un projet est structuré et suivi jusqu’à son débouché final, le risque devient plus lisible pour le financeur.
« Si le projet est structuré, s’il est suivi, s’il respecte toutes les étapes jusqu’à arriver au consommateur final, il est facilement finançable. », a-t-il souligné.
« Les banques ne peuvent pas à elles seules assurer le développement du Congo »
Pour lui, le financement de l’agriculture doit devenir une responsabilité partagée.
L’État, les banques, les assureurs, les producteurs et les autres acteurs de la chaîne ont chacun un rôle à jouer. Le banquier peut réduire son exposition au risque, tandis que les autres mécanismes doivent contribuer à sécuriser la production et les revenus.
« Les banques ne peuvent pas à elles seules assurer le développement du Congo. Il n’y a une part de responsabilité à chacune. Le banquier peut réduire son risque, l’agriculteur peut se sentir aussi sécurisé. », a déclaré Jean-Bosco Kaomba.
Dans cette logique, il cite notamment l’expérience de l’Ouganda, où les banques qui financent les agriculteurs bénéficient de mécanismes de soutien public permettant de réduire une partie des risques liés au crédit agricole.
Pour lui, la RDC gagnerait à renforcer de tels mécanismes, notamment à travers des subventions ciblées.
L’assurance appelée à devenir un véritable outil du crédit agricole
Il a également évoqué l’assurance. Un crédit agricole peut être fragilisé par un événement que le producteur ne maîtrise pas entre autres perte de récolte, perturbation climatique ou autre situation empêchant l’exploitation de fonctionner normalement. Dans ces conditions, l’absence de couverture augmente mécaniquement le risque supporté par l’institution financière.
Jean-Bosco Kaomba estime donc nécessaire de développer des produits d’assurance spécifiquement adaptés au secteur agricole.
« L’assurance a un coût, mais nous sommes en train de chercher à avoir des produits dédiés pour ouvrir les crédits agricoles. », a-t-il expliqué.
Une telle évolution permettrait, selon lui, de rassurer davantage les banques et de faciliter leur engagement auprès des producteurs.
Un crédit agricole ne se rembourse pas comme un crédit classique
L’autre particularité soulignée par le responsable d’Advans Congo concerne le coût et les modalités de remboursement.
Le crédit agricole doit tenir compte de la saisonnalité de l’activité. Un producteur peut emprunter aujourd’hui, investir dans sa production et ne générer ses revenus qu’après plusieurs mois, au moment de la récolte et de la commercialisation.
« Le taux d’intérêt d’un crédit agricole ne se fait pas comme le taux d’intérêt d’un crédit business. Il faut voir la saisonnalité, la nature du produit et voir comment le crédit sera remboursé. », a-t-il expliqué.
Dans certains cas, le remboursement peut ainsi être organisé autour de la période où le producteur dispose effectivement de revenus, plutôt que selon un calendrier identique à celui d’une activité commerciale classique.
Cette adaptation est d’autant plus importante que le producteur doit continuer à vivre pendant toute la période de production.
Le foncier, une condition déterminante pour le financement
La question de l’accès à la terre et de sa sécurisation a également occupé une place importante dans son intervention.
Pour une banque, financer individuellement un agriculteur qui exploite une terre sans disposer de documents suffisamment solides peut représenter un risque considérable. La situation est différente lorsqu’il s’agit d’une coopérative ou d’un groupe bénéficiant d’une organisation et d’une solidarité entre ses membres.
La documentation foncière devient alors un élément déterminant dans l’évaluation du dossier.
« Si vous n’avez pas les documents de vos terres, c’est difficile pour une institution de pouvoir prendre ce risque. », a-t-il relevé.
Cette question renvoie donc à la nécessité de mieux structurer les exploitations et de sécuriser juridiquement les activités agricoles.
Les infrastructures, un risque qui commence avant même le crédit
Le manque d’infrastructures de desserte agricole constitue également un frein majeur.
Un producteur peut disposer d’une bonne production et d’un marché potentiel, mais se retrouver incapable d’acheminer ses marchandises dans de bonnes conditions. Pour le financeur, cette difficulté devient immédiatement un risque supplémentaire.
Jean-Bosco Kaomba évoque ainsi le cas de producteurs qui peinent à vendre leur production à quelques dizaines de kilomètres de leur lieu d’exploitation faute de routes adaptées.
Selon lui, sans infrastructures, même un projet agricole correctement structuré peut perdre une partie de sa capacité à générer les revenus nécessaires au remboursement du crédit.
C’est pourquoi l’intervention publique dans les infrastructures apparaît, dans son analyse, comme une condition indirecte du développement du financement agricole.
La digitalisation oui, mais pas sans connectivité
Le numérique peut également contribuer à améliorer l’accès à l’information et aux services financiers dans les zones agricoles. Mais Jean-Bosco Kaomba appelle à ne pas oublier les réalités du terrain.
Dans certaines régions, l’accès au réseau téléphonique et aux infrastructures numériques demeure encore insuffisant. Dès lors, parler de digitalisation sans résoudre la question de la connectivité risque de laisser une partie des producteurs à l’écart.
Pour un pays aussi vaste que la RDC, la stratégie doit donc tenir compte des réalités géographiques et des disparités entre les territoires.
Financer les jeunes, mais avec des projets à destination claire
La jeunesse entrepreneuriale reste néanmoins au cœur de la dynamique portée par le GSAD. Jean-Bosco Kaomba s’est dit impressionné par certains projets présentés lors du GSAD Challenge, tout en appelant leurs porteurs à aller plus loin dans leur structuration.
Pour lui, un jeune entrepreneur agricole doit pouvoir répondre à des questions simples mais déterminantes : que produit-il ? Pour qui ? Avec quelles matières premières ? Où transforme-t-il ? Où stocke-t-il ? Et surtout, à qui vend-il ?
C’est cette capacité à transformer une idée en activité économiquement lisible qui peut faire basculer un projet vers le financement.
« Les jeunes qui ont des projets viables et qui les rendent rentables seront facilement financés. », a-t-il affirmé.
Advans Congo veut renforcer son portefeuille agricole
Sur le terrain, cette volonté se traduit également par une stratégie visant à accroître progressivement le financement des petits agriculteurs, notamment à travers les associations et les coopératives.
Jean-Bosco Kaomba a évoqué des objectifs de portefeuille agricole et la mise en place de mécanismes dédiés afin de mieux répondre aux spécificités des producteurs, avec des conditions de crédit adaptées à leurs activités.
Il ne s’agit donc plus simplement de considérer l’agriculteur comme un demandeur de crédit, mais de construire autour de lui un environnement permettant à l’institution financière de mieux maîtriser son risque et au producteur de mieux sécuriser son activité.
Au terme de son intervention, le message de Jean-Bosco Kaomba rejoint finalement l’un des enjeux centraux du GSAD 2026 que l’agriculture congolaise ne pourra changer d’échelle que si l’ensemble de son écosystème devient plus structuré.
Du producteur à l’acheteur, de la terre aux infrastructures, de l’assurance au financement, chaque maillon participe à la solidité du projet. Pour les banques, la question n’est donc plus seulement de savoir combien financer, mais dans quelles conditions le financement peut devenir durable.
Et pour les entrepreneurs, le défi est de présenter des projets capables de rassurer, de produire, de vendre et de rembourser.
Jean-Bosco Kaomba a ainsi posé le financement agricole non comme une affaire exclusivement bancaire, mais comme un chantier collectif où chaque acteur doit prendre sa part de risque et de responsabilité.
Lydia Mangala


