Dans son adresse à la Nation consacrée au lancement du processus du dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État, le président Félix Tshisekedi a posé un diagnostic critique sur les précédents processus de dialogue en République démocratique du Congo. Pour le chef de l’État, il ne suffit plus de rechercher des compromis destinés à éteindre momentanément les crises, le prochain dialogue devra s’attaquer aux causes structurelles qui les alimentent et fragilisent durablement le pays.
Félix Tshisekedi est notamment revenu sur les différents dialogues, tables rondes, concertations et négociations organisés au fil de l’histoire de la RDC. S’il reconnaît que certains de ces processus ont permis d’éviter au pays de sombrer davantage, de restaurer les institutions ou encore de mettre fin à certaines confrontations, il estime que leurs résultats n’ont pas toujours permis d’installer une paix durable.
« Ces processus ont produit des accords, des résolutions et des engagements importants. Pourtant, malgré ces avancées, les crises ont ressurgi, les blessures se sont rouvertes, de nouveaux groupes armés sont apparus, les tensions foncières et identitaires se sont aggravées », a-t-il relevé.
C’est dans ce contexte que le président congolais a formulé l’interrogation qu’il présente comme une question de conscience nationale.
« Pourquoi, 66 ans après l’indépendance, notre pays reste-t-il confronté aux mêmes fragilités, aux mêmes fractures et au retour régulier des mêmes crises ? Pourquoi tant d’accords n’ont-ils pas encore produit une paix durable et irréversible ? », s’est interrogé.
Pour le chef de l’État, la réponse ne doit pas être recherchée dans la seule opposition entre camps politiques ou dans la désignation d’un responsable unique. Elle se trouve, selon lui, dans des fragilités plus profondes qui nécessitent un examen collectif.
Félix Tshisekedi identifie en premier lieu la tendance à répondre aux crises par des arrangements politiques plutôt que par le renforcement des institutions. Il estime que la distribution des responsabilités entre acteurs politiques n’a pas toujours permis de transformer durablement l’État.
« Nous avons trop souvent répondu aux crises par le partage du pouvoir plutôt que par la consolidation de l’État », a-t-il déclaré.
« Nous avons réparti les fonctions et les responsabilités sans transformer suffisamment les institutions appelées à survivre aux hommes et aux circonstances. Or, un arrangement politique peut être remis en cause. Seule une institution forte, légitime et durable protège la République dans le temps », a-t-il poursuivi.
Le président pointe également les limites des processus conduits principalement entre responsables politiques, parfois éloignés des réalités vécues par les populations. Selon lui, cette approche a contribué à créer un décalage entre les conclusions adoptées et l’adhésion populaire.
« Le peuple congolais a souvent été appelé à soutenir des conclusions qu’il n’avait pas véritablement contribué à élaborer. Pourtant, aucun accord ne peut durer s’il n’est pas compris, approprié et défendu par la nation elle-même », a-t-il souligné.
Dans son diagnostic, le chef de l’État relève également l’insuffisance des mécanismes de suivi et d’exécution des engagements pris lors des précédents processus. Pour lui, la signature d’un accord ne peut constituer une fin en soi.
« Trop souvent, la signature a été confondue avec l’action. Les responsabilités étaient mal définies, les calendriers imprécis, les moyens insuffisamment identifiés et les mécanismes de suivi trop faibles », a-t-il déploré.
Cette faiblesse dans l’exécution aurait, selon lui, contribué à la répétition des crises.
« Ainsi, les promesses ont parfois duré moins longtemps que les crises auxquelles elles devaient mettre fin », a-t-il lancé.
Le président estime également que l’urgence de faire taire les armes a parfois conduit à repousser le traitement des problèmes qui favorisent leur réapparition. Il cite notamment les questions liées au territoire, à la justice, à la sécurité, à la responsabilité publique et au rapport entre l’État et le citoyen.
« Nous avons voulu reconstruire sans assainir suffisamment les fondations. Nous avons voulu réformer l’État sans transformer en profondeur son rapport au territoire, à la justice, à la sécurité, à la responsabilité publique et au service du citoyen », a-t-il affirmé.
Pour Félix Tshisekedi, le futur dialogue devra donc dépasser la seule gestion des conséquences des crises pour s’intéresser à leurs ressorts profonds. Les conflits fonciers et communautaires, les tensions identitaires, les inégalités, les insuffisances administratives, la faiblesse de l’autorité de l’État ainsi que les questions de justice et de sécurité devront notamment être examinés dans le cadre des consultations annoncées.
Cette orientation constitue l’un des fondements du dialogue national que le président souhaite organiser. Il entend faire de celui-ci un processus qui ne se limite pas aux acteurs politiques, mais qui permette aux différentes composantes de la société congolaise d’exprimer leurs réalités, leurs priorités et leurs propositions.
L’objectif est ainsi de rompre avec un cycle dans lequel les crises sont successivement contenues sans que leurs causes soient suffisamment traitées. Pour Félix Tshisekedi, la refondation de l’État doit devenir l’une des réponses centrales aux fragilités qui continuent de peser sur la cohésion nationale et la stabilité de la RDC.
Lydia Mangala


