À Kinshasa, le bruit d’un coup de feu ne devrait jamais être considéré comme un simple épisode de plus dans une ville habituée aux tensions sécuritaires. Pourtant, au fil des mois, des vies civiles sont fauchées dans des circonstances qui restent parfois floues, laissant derrière elles des familles endeuillées, des questions sans réponse et un sentiment persistant d’impuissance. Le terme de balle perdue, souvent utilisé pour désigner ces drames, décrit une trajectoire mais ne dit rien de la responsabilité de celui qui a tenu l’arme.
L’année 2026 offre déjà plusieurs situations qui méritent d’être mises en perspective. Le 1er janvier, à N’djili, le jeune graphiste-designer Francis Kitahanga, âgé de 29 ans, a été tué alors que des coups de feu retentissaient à l’extérieur de son domicile. Selon les informations rapportées par plusieurs médias, il se serait rendu sur son balcon pour comprendre l’origine des tirs avant d’être atteint mortellement. Les circonstances précises et l’origine du tir ont donné lieu à différentes versions, certaines sources mettant en cause l’intervention d’un policier.
Quelques jours plus tard, un autre drame allait rappeler que le problème ne se limite pas aux tirs qualifiés de « perdus ». Le 11 janvier, Nathan Kashala, un étudiant de 23 ans, a été tué à Lingwala par des hommes armés présentés dans plusieurs témoignages comme étant en tenue des FARDC. Les récits disponibles font état de plusieurs coups de feu tirés à bout portant. Là encore, au-delà des circonstances particulières de cette affaire, c’est la question de l’usage de l’arme face à des civils qui interpelle.
Puis, le 1er juillet, c’est l’enceinte même d’une université qui est devenue le théâtre d’un drame. Merdi Lubamba, étudiant en Master 2 de droit économique à l’Université protestante au Congo, a succombé après avoir été atteint par une balle alors qu’il se trouvait sur le campus pour préparer sa soutenance. Les circonstances du tir n’étaient pas établies au moment des premières publications et une enquête avait été annoncée.
Ces affaires ne permettent pas, à elles seules, d’affirmer statistiquement que les balles perdues sont plus nombreuses à Kinshasa en 2026. Il n’existe pas, dans les éléments disponibles, de série statistique officielle permettant de mesurer une éventuelle hausse. Mais leur répétition suffit à poser une question beaucoup plus importante : pourquoi le civil demeure-t-il aussi exposé aux conséquences de l’usage des armes dans l’espace urbain ?
L’expression est devenue familière. Une « balle perdue » évoque presque un accident, quelque chose qui aurait échappé à tout contrôle et dont personne ne serait véritablement responsable. Pourtant, derrière chaque projectile se trouve une arme, derrière l’arme se trouve un détenteur et, derrière le tir, il existe nécessairement des circonstances qu’une enquête doit pouvoir établir.
Dire qu’un étudiant a été tué par une balle perdue ne suffit donc pas. Il faut chercher à savoir d’où venait le projectile, dans quelle direction l’arme a été utilisée, par qui, dans quel contexte et avec quelles règles d’engagement. Il faut également déterminer si le tir était accidentel, volontaire, effectué dans le cadre d’une intervention légitime ou résultait d’une mauvaise manipulation de l’arme.
Cette distinction est fondamentale parce que toutes les morts par balle ne relèvent pas de la même responsabilité. Un tir effectué pendant un affrontement n’obéit pas au même raisonnement juridique qu’un tir de sommation dans une zone densément peuplée. Une mauvaise manipulation d’une arme n’est pas comparable à un usage volontaire de la force contre un civil. Employer la même expression pour toutes ces situations risque de diluer les responsabilités.
La particularité de Kinshasa tient aussi à sa densité et à son organisation urbaine. Dans de nombreux quartiers, les habitations, les commerces, les routes et les espaces publics sont extrêmement proches les uns des autres. Une arme utilisée dans une rue ne concerne donc jamais uniquement la personne que le tireur souhaite atteindre ou intimider.
Un projectile peut traverser une toiture, une fenêtre ou un mur. Il peut atteindre un passant qui n’a aucun lien avec l’événement initial. Il peut toucher quelqu’un qui se trouve dans sa parcelle, dans une salle de classe, dans un commerce ou simplement sur le chemin du retour à la maison.
C’est ce que rendent particulièrement tragiques les cas rapportés cette année. Francis Kitahanga se trouvait dans son environnement familial. Merdi Lubamba était dans son université. Nathan Kashala se trouvait devant la parcelle familiale. Dans chacun de ces récits, le civil n’était pas préparé à devenir une victime d’une violence armée.
C’est pourquoi la question ne devrait plus être uniquement celle de la sécurité des personnes directement visées par une intervention. Elle doit également être celle de la sécurité balistique de l’ensemble de la population.
Derrière ces drames se trouve une question rarement posée avec suffisamment de force : les personnes autorisées à porter une arme sont-elles suffisamment formées pour en mesurer les conséquences dans un environnement urbain ?
La possession d’une arme ne devrait jamais être dissociée de la discipline qu’elle impose. Le maniement, le stockage, le transport, les conditions d’ouverture du feu et la maîtrise de soi constituent autant d’éléments qui déterminent la sécurité des populations.
Dans une ville où les forces de sécurité peuvent être amenées à intervenir dans des quartiers fortement peuplés, le moindre tir non maîtrisé peut produire des conséquences irréversibles. La formation ne peut donc pas seulement porter sur la capacité à neutraliser une menace. Elle doit aussi intégrer la nécessité de protéger les personnes qui ne représentent aucune menace.
La question des tirs de sommation mérite notamment une attention particulière. Dans un environnement densément habité, tirer en l’air n’est pas tirer dans le vide. Le projectile finit nécessairement par retomber. Et lorsqu’il retombe, il peut rencontrer quelqu’un.
L’affaire de Nathan Kashala illustre une autre dimension du problème. Les informations publiées à l’époque font état d’une intervention impliquant des hommes armés en uniforme et d’une confrontation ayant abouti à la mort du jeune étudiant. Il ne s’agit donc pas d’une balle perdue au sens strict.
Mais cette affaire doit être intégrée à la réflexion parce qu’elle pose la même interrogation de fond : dans quelles circonstances une arme peut-elle être utilisée face à un civil ?
La sécurité publique ne peut pas être construite contre la population. Elle doit être construite pour elle et avec elle. Lorsque les citoyens commencent à considérer les hommes en armes comme une source potentielle de danger plutôt que comme une protection, c’est toute la relation entre la population et les institutions de sécurité qui se fragilise.
La confiance se construit lorsque le citoyen sait que l’arme détenue par l’État est soumise à des règles strictes et que toute violation de ces règles entraîne une réponse judiciaire. Elle disparaît lorsque les familles ont le sentiment qu’un décès peut être réduit à un simple incident.
Le drame ne s’arrête pas au moment où la victime est transportée à la morgue.
Lorsqu’un jeune homme meurt, une famille perd un fils, un frère, parfois un soutien économique. Lorsqu’un étudiant disparaît brutalement, des projets universitaires et professionnels s’arrêtent également. Lorsqu’un enfant est atteint à l’intérieur de sa maison, c’est le sentiment même de sécurité du foyer qui est détruit.
La demande des familles devrait donc être entendue dans toute sa profondeur. Elles veulent savoir ce qui s’est passé, mais elles veulent surtout savoir que la mort de leur proche ne sera pas classée parmi les accidents inévitables de la vie urbaine.
Une enquête crédible devrait permettre de répondre à des questions simples mais essentielles : quel projectile a tué la victime ? Quelle arme l’a tiré ? Qui la détenait ? Où se trouvait le tireur ? Dans quelles circonstances a-t-il ouvert le feu ? Y avait-il une menace réelle ? Des consignes ont-elles été respectées ? Et si elles ne l’ont pas été, qui doit répondre de cette violation ?
Sans ce travail, le doute demeure et le doute nourrit l’impression d’impunité.
La réponse institutionnelle ne peut pas intervenir uniquement après chaque décès. Lorsqu’une balle atteint un civil, il est déjà trop tard pour la victime.
La véritable politique de prévention devrait commencer par une meilleure traçabilité des armes et des munitions, une formation continue des agents porteurs d’armes, des règles d’engagement clairement connues, un contrôle hiérarchique effectif et des mécanismes d’enquête capables d’établir rapidement les responsabilités.
Il faut également documenter les incidents. Combien de tirs sont signalés dans les quartiers ? Dans quelles circonstances ? Combien impliquent des policiers, des militaires ou des civils armés ? Combien font des victimes ? Combien d’enquêtes aboutissent ? Combien de responsables sont poursuivis ou condamnés ?
Sans données fiables, le débat restera dominé par les témoignages, les vidéos circulant sur les réseaux sociaux et les récits contradictoires. Or une politique publique sérieuse ne peut pas être construite uniquement à partir de l’émotion suscitée par les drames.
Ce qui doit inquiéter davantage encore est la possibilité que ces décès finissent par entrer dans la routine de l’actualité.
Un homme tué à N’djili. Un étudiant abattu à Lingwala. Un autre étudiant mort à l’UPC. Demain, peut-être, une autre victime dans une autre commune. Puis une autre.
À force de répétition, le risque est de considérer chaque affaire comme un événement isolé, sans chercher à comprendre le mécanisme commun qui permet à ces drames de se reproduire.
Or une société commence à banaliser une violence lorsqu’elle ne s’étonne plus de ses victimes.
La véritable urgence est donc de sortir de cette logique du fait divers. Ces morts ne sont pas seulement des histoires individuelles. Elles posent une question de gouvernance sécuritaire, de discipline des forces, de contrôle des armes et de protection des civils.
La question fondamentale n’est finalement pas de savoir si Kinshasa connaît officiellement une explosion statistique des balles perdues. Les données disponibles ne permettent pas encore de l’affirmer.
Il est tout de même important de se demander : est-il normal qu’un étudiant puisse mourir en préparant sa soutenance, qu’un jeune homme puisse être tué alors qu’il se trouve devant son domicile ou qu’un habitant puisse être atteint par un projectile alors qu’il n’est impliqué dans aucun conflit ?
La réponse devrait être évidente.
Le premier devoir d’un système de sécurité est de protéger la vie. Cela signifie que l’usage des armes doit être exceptionnel, encadré, proportionné et traçable. Cela signifie également que lorsqu’un tir tue un innocent, l’État doit être capable de retrouver son origine et d’établir les responsabilités.
À Kinshasa, le problème des balles perdues est donc peut-être mal posé. Une balle n’est jamais vraiment perdue. Elle quitte une arme, suit une trajectoire et finit par rencontrer une vie. Ce qui se perd parfois, en revanche, c’est la traçabilité du tir, la responsabilité de son auteur et, avec elle, la confiance des familles dans la justice.
C’est précisément cette chaîne qu’il faut aujourd’hui reconstruire : de l’arme au projectile, du projectile à la vérité, et de la vérité à la justice.
La Rédaction


