À la 6ᵉ édition du Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD), lors du panel 5 consacré à la formation, à l’accompagnement et au financement des jeunes et des femmes, Corine Bisomerine, chargée de transformation agricole à l’African Agricultural Leadership Institute (AALI), a défendu une approche fondée sur la mise à niveau des compétences, l’adaptation aux nouveaux standards du secteur et le rapprochement avec les technologies.
Dans un contexte marqué par le changement climatique, la croissance démographique, la nécessité d’accroître la productivité et l’ouverture progressive des marchés, elle estime que les entrepreneurs agricoles ne peuvent plus être préparés avec les mêmes outils qu’hier. Variétés améliorées, mécanisation, digitalisation, gestion financière, accès aux marchés ou encore maîtrise des exigences liées à l’exportation doivent désormais faire partie intégrante de leur parcours.
Pour Corine Bisomerine, former un entrepreneur agricole ne consiste donc plus seulement à lui transmettre des techniques de production. Il faut également l’aider à comprendre les mutations de son secteur, à structurer son activité et à se rapprocher progressivement des exigences des investisseurs et des marchés.
Adapter la formation aux défis d’une agriculture en mutation
L’idée de « nouvelle génération » d’entrepreneurs agricoles prend, dans son intervention, une dimension particulière. Pour être compétitif, le jeune entrepreneur doit être capable d’évoluer avec son environnement.
Changement climatique, pression démographique et nécessité d’augmenter la production imposent de nouvelles pratiques et de nouvelles technologies. L’accompagnement doit ainsi permettre aux producteurs de découvrir des variétés plus précoces ou à meilleur rendement, mais aussi d’intégrer de nouveaux facteurs de production.
La mécanisation devient notamment incontournable pour ceux qui souhaitent franchir un cap dans leurs volumes de production.
« Il faut toujours s’adapter en termes de technologie et même l’entrepreneur que nous accompagnons a besoin d’être formé sur ces aspects-là », a-t-elle expliqué.
Pour elle, cette adaptation doit également concerner les structures qui accompagnent les entrepreneurs. Les formateurs et les incubateurs sont eux-mêmes appelés à actualiser leurs méthodes afin de répondre aux réalités d’une agriculture qui évolue rapidement.
Du compostage aux serres : apprendre dans des conditions réelles
Cette vision se traduit déjà dans plusieurs initiatives accompagnées par l’AALI à Kinshasa. L’institut intervient notamment auprès de jeunes et de femmes entrepreneurs sur des questions liées à la modernisation des pratiques agricoles.
Corine Bisomerine cite notamment le compostage comme l’une des pistes permettant de valoriser les ressources disponibles localement. L’objectif est aussi de changer le regard porté sur certains déchets en les considérant comme des ressources susceptibles d’être réintroduites dans les cycles de production.
« Il ne faudrait pas négliger tel ou tel aspect, transformer les ordures en richesses et les capitaliser », a-t-elle souligné.
L’apprentissage ne se limite cependant pas à la théorie. À travers une collaboration avec un partenaire privé, l’AALI accompagne également des entrepreneurs dans un dispositif de production moderne sous serre. Plus de 45 serres agricoles servent ainsi de cadre de formation technique en conditions réelles.
Pour les jeunes accompagnés, l’enjeu est de pouvoir expérimenter directement les techniques apprises, comprendre les exigences de production et développer progressivement les capacités nécessaires à la gestion d’une véritable entreprise agricole.
Former aussi à la gestion et à la finance
La compétence technique ne suffit toutefois pas à garantir la survie d’une entreprise. Pour Corine Disomerine, les difficultés rencontrées par les jeunes dans l’accès aux financements doivent également pousser les structures d’accompagnement à renforcer la formation en gestion.
Un bon projet agricole doit pouvoir présenter des éléments suffisamment solides pour convaincre un financeur. Comptabilité, gestion financière, organisation de l’activité et connaissance du marché deviennent alors des compétences aussi importantes que la maîtrise de la production.
« Cela nous invite, nous comme formateurs, à travailler davantage sur les aspects de gestion, de comptabilité, de gestion financière et, à la fin, de connecter au marché et aux autres entités nécessaires à la viabilité de leur entreprise », a-t-elle déclaré.
Cette approche vise à faire progressivement du jeune entrepreneur un acteur autonome, capable non seulement de produire, mais également de comprendre les mécanismes économiques qui permettent à son activité de durer.
L’ambition d’exporter commence par la maîtrise des standards

Pour les entrepreneurs qui ambitionnent d’aller au-delà du marché local, le défi de la conformité aux standards apparaît.
Corine Bisomerine estime que les exigences liées à l’exportation devraient être intégrées beaucoup plus tôt dans les programmes d’accompagnement. Un entrepreneur qui rêve de vendre ses produits à l’extérieur du pays doit déjà connaître les conditions auxquelles son activité sera confrontée.
L’accompagnement doit donc préparer les jeunes à penser leur entreprise avec une ambition plus large, en leur donnant progressivement les outils nécessaires pour intégrer des chaînes de valeur plus structurées.
Elle cite notamment des initiatives autour des filières cacao, café ou encore certaines productions à cycle plus long, qui peuvent offrir des perspectives différentes de celles des activités maraîchères ou horticoles à rentabilité rapide.
Le digital, un accélérateur pour l’entrepreneur

Dans cette montée en compétences, le numérique occupe également une place importante. Pour Corine Disomerine, le digital peut contribuer à réduire certaines distances qui séparent encore les entrepreneurs des marchés, de l’information et des opportunités de financement.
La vente en ligne, l’accès aux informations commerciales ou encore la possibilité de suivre les évolutions d’un marché constituent autant d’avantages pour les entrepreneurs capables d’utiliser ces outils.
Mais elle reconnaît aussi que l’accès au numérique reste inégal, particulièrement dans les zones rurales. Ce fossé peut créer un décalage entre les entrepreneurs qui disposent rapidement de l’information et ceux qui en sont éloignés.
« Que ce soit l’accès au marché, que ce soit l’accès au financement, le digital et le numérique restent un atout pour les entrepreneurs actuels », a-t-elle estimé.
La digitalisation doit ainsi être pensée comme un outil d’accompagnement et non comme une solution isolée, en tenant compte des réalités des territoires où évoluent les producteurs.
Créer des passerelles quand le financement classique reste inaccessible
L’un des enseignements de son intervention concerne également la nécessité de sortir d’une vision trop étroite du financement.
Lorsqu’un jeune ne remplit pas encore toutes les conditions exigées par une banque, cela ne signifie pas nécessairement que son activité doit rester bloquée. Les structures d’accompagnement peuvent rechercher d’autres passerelles, notamment à travers des partenariats avec des entreprises privées disposant de capacités financières plus importantes.
Ces mécanismes peuvent permettre aux producteurs d’accéder progressivement à des intrants, à de petites machines agricoles ou encore à des équipements de conditionnement, en attendant que leurs activités atteignent un niveau leur permettant d’accéder à d’autres formes de financement.
Il faut donc permettre au jeune de commencer, de produire, de démontrer sa capacité à gérer son activité et, progressivement, de devenir davantage éligible aux financements.
Un bon projet doit aussi savoir se défendre
Corine Bisomerine insiste enfin sur la capacité de l’entrepreneur à présenter et défendre son projet, une compétence souvent sous-estimée.
Les investisseurs ne financent pas uniquement des idées. Ils cherchent des porteurs capables d’expliquer leur modèle, leur marché, leurs besoins et leurs perspectives.
Les exercices de présentation et de pitch organisés durant le GSAD illustrent justement cette dimension. Pour elle, ces mises en situation constituent déjà une forme de préparation au monde de l’investissement.
« Il ne suffit pas seulement d’avoir un bon projet, mais il faut aussi savoir le défendre parce qu’à un certain moment, vous allez vous retrouver devant des investisseurs », a-t-elle insisté.
Relever la barre pour construire des entrepreneurs autonomes
Corine Bisomerine dessine finalement une conception plus exigeante de l’accompagnement agricole. Former ne signifie plus seulement apprendre à produire. Il s’agit de préparer un entrepreneur capable de comprendre son environnement, d’intégrer les innovations, de maîtriser ses finances, d’identifier ses marchés et de répondre progressivement aux standards de son secteur.
Dans cette perspective, la formation technique, le digital, la gestion financière, l’accès au marché et les connexions avec le secteur privé doivent fonctionner ensemble.
L’ambition reste de ne plus simplement multiplier les initiatives agricoles, mais contribuer à faire émerger des entrepreneurs capables de les faire grandir, de les défendre devant des investisseurs et, à terme, de devenir autonomes et compétitifs.
Lydia Mangala


