L’avenir de l’internet mobile en République démocratique du Congo ne se joue pas uniquement dans le déploiement des infrastructures. Il dépend aussi de la capacité du pays à produire ses propres contenus, protéger ses données, développer les compétences numériques et construire une régulation capable de suivre l’évolution technologique. Lors du panel « L’avenir de l’accès à l’internet mobile en République démocratique du Congo », modéré par Sarah Kela, Lydie Omanga, vice-présidente de l’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications du Congo (ARPTC), a défendu une approche plus collaborative et centrée sur les données.
Le contenu numérique comme enjeu de souveraineté
Pour Lydie Omanga, la question de l’accès à internet doit être associée à celle de ce que les Congolais produisent et rendent visible en ligne. Les contenus numériques ne constituent pas seulement un moyen d’expression ou de divertissement mais ils participent également à la construction de l’identité du pays dans l’espace numérique.
« Les contenus, c’est notre culture », a-t-elle souligné, rappelant que chaque publication contribue à montrer au monde une partie de la société congolaise.

À l’heure de l’intelligence artificielle et des algorithmes, elle estime que cette production locale devient encore plus stratégique. L’absence de contenus structurés sur la RDC peut, selon elle, conduire les utilisateurs à trouver principalement des informations produites depuis l’extérieur.
« Quand vous ne fournissez pas de contenu qui vous ressemble, qui parle de vous, qui explique qui vous êtes, […] vous n’allez pas forcément avoir vos réponses. Ce sont les réponses des autres », a-t-elle expliqué.

La production de contenus locaux apparaît ainsi comme un élément de la souveraineté numérique, notamment lorsqu’il s’agit de préserver les données, les récits et les références culturelles congolaises.
Une régulation qui veut évoluer avec les technologies
Face à un secteur numérique en constante transformation, l’ARPTC entend également faire évoluer son approche. Lydie Omanga explique que le régulateur ne peut plus fonctionner uniquement selon un modèle vertical dans lequel l’autorité impose des règles aux acteurs.
« Nous ne sommes plus régulateurs dans une régulation qui est plus ou moins verticale. Nous sommes maintenant un petit peu plus dans une régulation qui est horizontale, qui est une régulation de collaboration, de partage, d’échange et d’écoute », a-t-elle précisé.

Cette évolution implique notamment un dialogue permanent avec les opérateurs télécoms et les autres acteurs du numérique. Les technologies évoluant rapidement, les cadres réglementaires doivent pouvoir s’adapter aux nouveaux usages et aux nouveaux enjeux.
L’ARPTC intervient notamment sur les fréquences, les autorisations et licences, le contrôle de la qualité des services ainsi que la protection des consommateurs, dans le cadre légal applicable au secteur.
La connectivité reste largement à développer
Les chiffres présentés par Lydie Omanga illustrent l’ampleur du défi. Selon les données qu’elle a communiquées durant le panel, la RDC compte environ 75 millions d’abonnements mobiles et 36,2 millions d’abonnés à l’internet, pour un taux de pénétration de l’internet de 34,1 %.
Elle a également indiqué que l’internet mobile représente 57 % des revenus du secteur, soit environ 361,1 millions de dollars sur 632,2 millions de dollars.

Ces chiffres montrent également que l’accès reste concentré dans certaines grandes zones urbaines. Plusieurs provinces affichent encore de faibles taux de pénétration, renforçant la nécessité d’étendre les infrastructures au-delà des principaux centres urbains.
« Vous avez pour les 26 provinces, 11 provinces qui sont à moins de 20 % de taux de pénétration. On a vraiment un vrai challenge de ce côté-là », a-t-elle relevé.
Fibre, mutualisation et réseaux communautaires
Pour améliorer cette situation, le déploiement de la fibre constitue l’un des principaux chantiers. Selon les chiffres avancés lors du panel, les besoins nationaux se situeraient autour de 45 000 à 50 000 kilomètres de fibre, alors que les différents opérateurs se seraient engagés sur environ 20 000 kilomètres et que le déploiement réalisé resterait encore inférieur à cet objectif.
Lydie Omanga a évoqué les projets soutenus notamment par la Banque mondiale et l’Agence française de développement (AFD) pour contribuer à l’extension du backbone national.
Mais l’infrastructure seule ne suffira pas. La mutualisation des infrastructures et le développement de réseaux communautaires font également partie des pistes évoquées pour réduire les coûts et étendre la couverture dans les zones moins desservies.
L’objectif, selon la responsable de l’ARPTC, est de faire de la connectivité un accès réellement inclusif.
La connexion et la connectivité comme enjeu d’inclusion
Étendre le réseau ne garantit toutefois pas son utilisation. Le coût des équipements, l’électricité et les compétences numériques peuvent encore empêcher une partie de la population de profiter des services disponibles.
Lydie Omanga insiste notamment sur la nécessité de développer les compétences numériques, depuis l’utilisation basique d’un smartphone jusqu’à la capacité à exploiter les outils et services numériques.
« Les compétences numériques sont importantes », a-t-elle insisté, estimant que la formation doit accompagner le déploiement des infrastructures.
Cette approche doit permettre non seulement d’augmenter le nombre de personnes connectées, mais aussi de développer les usages et, par conséquent, la valeur économique et sociale de la connectivité.
Vers une régulation fondée sur les données des utilisateurs
L’un des axes majeurs avancés par Lydie Omanga concerne enfin la régulation par la donnée. L’idée consiste à utiliser davantage les informations remontées par les consommateurs pour identifier les problèmes de couverture, de qualité ou de service et permettre au régulateur d’agir de manière plus précise.
« La régulation par la donnée, c’est tout ce que vous allez nous remonter, c’est ce qui va faire que nous n’allons plus agir en disant : c’est comme ça, c’est comme ça. Non, nous allons agir au mieux et au plus près », a-t-elle expliqué.
Cette logique suppose également une meilleure remontée des plaintes et des informations du terrain. L’ARPTC dispose notamment de mécanismes destinés à recueillir les réclamations des consommateurs lorsqu’un différend avec un opérateur n’a pas trouvé de solution.
Pour la vice-présidente de l’ARPTC, cette circulation de l’information doit contribuer à instaurer davantage de transparence, de redevabilité et de confiance entre consommateurs, opérateurs et régulateur.
Donner aux jeunes les moyens de produire leurs propres solutions
Outre la régulation, Lydie Omanga a particulièrement insisté sur la capacité des jeunes Congolais à devenir eux-mêmes producteurs de solutions technologiques.
« Arrêtez toujours de regarder les choses comme si on était derrière. On n’est pas derrière. Vous êtes là aujourd’hui, vous êtes jeunes, vous êtes pleins de vivacité, de talents, d’idées, mais exprimez-les », a-t-elle lancé.
Elle encourage notamment les jeunes à développer des solutions adaptées aux réalités locales, y compris dans le domaine de l’intelligence artificielle, plutôt que de considérer uniquement les technologies étrangères comme références.
« Commencez. Ne vous plaignez pas. Faites les choses. Et venez nous voir », a-t-elle insisté, en évoquant également la mise en place de cadres permettant d’accompagner l’innovation et l’expérimentation dans le respect des règles.

Ainsi, l’avenir de l’internet mobile en RDC apparaît comme un chantier qui dépasse largement la seule question du réseau. Infrastructures, abordabilité, compétences, production de contenus locaux, protection des données, innovation et régulation par la donnée forment un même écosystème.
Pour Lydie Omanga, le véritable enjeu consiste désormais à faire de la connectivité un outil d’inclusion et de souveraineté, tout en donnant aux acteurs congolais les moyens de participer à la construction de leur propre avenir numérique.
Lydia Mangala


