Dans un contexte marqué par la persistance des tensions communautaires, des conflits armés et de la désinformation, le rôle des médias ne peut plus être limité à la seule transmission de l’information. Pour David Fundi Sumaili, les professionnels des médias doivent également être conscients du pouvoir de leurs mots, de leurs images et de leurs choix éditoriaux dans la construction ou, au contraire, la fragilisation de la paix.
C’est autour de cette responsabilité qu’il a développé le quatrième module de l’atelier de renforcement des capacités des professionnels des médias sur les résolutions 1325 et 2250, organisé le mercredi 19 août 2026 par le Secrétariat Technique National de mise en œuvre de la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations Unies (STN-2250), à la salle de conférence Kimia/MONUSCO-UTEX, à Kinshasa.
Dès son intervention, le coordonnateur de la section Communication stratégique et sensibilisation sociale de la MONUSCO a insisté sur la nécessité pour les médias de mieux intégrer les questions liées à la paix, à la jeunesse et à la sécurité dans leurs productions quotidiennes.
Selon lui, les sujets relatifs à l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité restent encore insuffisamment présents dans les rédactions, alors même que les médias disposent d’une capacité considérable à influencer les perceptions et les comportements.

« Le but, c’est que, si nous ne prenons pas attention à ces choses, il y a des conséquences », a-t-il averti.
Pour David Fundi, cette vigilance doit notamment s’exercer face aux discours susceptibles d’alimenter l’intolérance, la stigmatisation ou la violence. Le journaliste, explique-t-il, ne peut pas se contenter de relayer une déclaration controversée sans interroger ses conséquences potentielles.

Il a ainsi rappelé que les médias peuvent contribuer à intensifier les tensions lorsqu’ils donnent une visibilité disproportionnée à des propos haineux ou à des acteurs qui cherchent à opposer les communautés.
« Il faut dénoncer les discours de haine, il faut les combattre. Et j’ajouterai : il faut respecter la déontologie », a-t-il insisté.
Cette responsabilité prend une dimension particulière en RDC, où les tensions identitaires et communautaires peuvent rapidement devenir des facteurs de conflit.
Au cours de son exposé, David Fundi a également amené les participants à s’interroger sur ce qui constitue réellement un discours de haine.
Il a expliqué que celui-ci peut prendre différentes formes, qu’il s’agisse d’une expression orale, écrite ou encore d’un comportement, dès lors qu’il véhicule un langage péjoratif ou discriminatoire visant une personne ou un groupe en raison de son identité.
L’identité peut notamment renvoyer à l’origine ethnique, à la nationalité, à la religion, à la couleur de peau, à l’ascendance ou encore au genre.
Cette approche permet, selon lui, de comprendre que les manifestations de la haine ne sont pas toujours spectaculaires. Elles peuvent aussi se glisser dans des expressions banalisées, des généralisations, des stéréotypes ou des formulations présentées comme anodines.
L’enjeu pour le journaliste consiste alors à savoir reconnaître ces mécanismes, mais aussi à éviter de les reproduire dans ses propres contenus.

L’un des messages les plus forts de son intervention concerne précisément la manière dont les professionnels des médias choisissent leurs interlocuteurs et construisent leurs sujets.
David Fundi a appelé les journalistes à ne pas offrir systématiquement une tribune aux personnes dont le discours contribue à alimenter la haine, la division ou la violence, même lorsque ces personnalités bénéficient d’une certaine influence publique.
« Nous ne devons pas offrir des tribunes aux marchands de haine. On doit parler à tous, mais nous devons vraiment protéger nos plateformes journalistiques », a-t-il exhorté.
Pour lui, il ne s’agit pas de censurer les opinions, mais de comprendre la frontière entre la liberté d’expression et les propos susceptibles d’inciter à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence.

Il a notamment rappelé que les journalistes doivent être capables de distinguer une opinion, même controversée, d’un discours qui cherche délibérément à pousser une audience à agir contre un groupe ou une personne.
« Il faut faire attention. C’est très important pour notre profession », a-t-il souligné.
Pour donner aux journalistes des outils pratiques d’analyse, le formateur s’est appuyé sur les critères de Rabat, conçus pour permettre d’évaluer le niveau de gravité d’un discours susceptible de constituer une incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence.

Il a présenté les six éléments à prendre en considération notamment le contexte, l’auteur ou l’orateur, l’objet ou l’intention, le contenu et la forme du discours, sa portée ou son ampleur, ainsi que la probabilité que le discours entraîne effectivement un préjudice ou une action.
Le contexte constitue notamment un élément déterminant. Un même propos peut avoir des conséquences différentes selon le moment, le lieu, les tensions sociales existantes ou la situation politique.

Le statut de l’auteur compte également. Un propos tenu par une personnalité politique, une figure religieuse, un influenceur ou toute personne bénéficiant d’une large audience peut avoir une portée bien plus importante que celui tenu dans un cadre privé.
La portée du message est également essentielle à l’ère numérique. Un propos prononcé devant quelques personnes et un contenu diffusé sur Internet à une audience massive ne présentent évidemment pas le même niveau de risque.
« Il faut faire attention à la portée du discours. Quels sont les moyens de diffusion utilisés ? Est-ce que le discours est public ? Est-ce qu’il est diffusé dans les médias ou sur Internet ? », a-t-il demandé aux participants.

L’analyse doit enfin prendre en compte la probabilité qu’un discours produise effectivement des conséquences dommageables.
Le module a également permis de faire le lien avec l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité porté par la Résolution 2250.
Pour David Fundi, l’un des principaux défis consiste à sortir d’une représentation de la jeunesse comme simple victime ou facteur de conflit. Les jeunes doivent être considérés comme des acteurs capables de contribuer à la prévention des conflits, à la consolidation de la paix et à la cohésion sociale.

Cette transformation du regard passe aussi par les médias.
« La résolution ne veut plus que les jeunes soient dans les conflits. La résolution veut que les jeunes soient acteurs de paix », a-t-il rappelé.
Dans cette perspective, les journalistes sont appelés à éviter les récits qui réduisent systématiquement les jeunes à leur implication dans les violences, tout en donnant davantage de visibilité aux initiatives de jeunes engagés dans la paix et la transformation de leurs communautés.
À côté des discours de haine, David Fundi a attiré l’attention des participants sur les effets de la désinformation dans les contextes fragiles.
Une information fausse, sortie de son contexte ou volontairement manipulée peut contribuer à créer de la méfiance, renforcer les préjugés et provoquer des tensions entre communautés.
D’où la nécessité, pour les médias, de renforcer les mécanismes de vérification, de modération et de signalement des contenus problématiques.
Cette responsabilité est d’autant plus importante que les réseaux sociaux accélèrent la circulation des contenus et permettent à une information trompeuse d’atteindre rapidement un large public.
Pour le formateur, les journalistes doivent donc être parmi les premiers acteurs à promouvoir une information fiable, vérifiée et respectueuse de la dignité humaine.
À travers un exercice pratique et des échanges avec les participants, David Fundi a voulu démontrer que le traitement médiatique d’un sujet peut contribuer soit à apaiser une situation, soit à l’envenimer.
Un titre, une image, un choix de source, un extrait d’interview ou encore la manière de présenter une communauté peuvent renforcer un stéréotype ou, au contraire, contribuer à le déconstruire.
Cette responsabilité impose donc au journaliste de dépasser la recherche du sensationnel pour privilégier une approche professionnelle, éthique et consciente des conséquences possibles de son travail.
« Il faut toujours être humble dans le métier. Il faut continuer à apprendre », a-t-il conseillé.

Un message qui résume également l’esprit dans lequel il a invité les participants à poursuivre leur apprentissage au-delà de l’atelier.
Au terme de l’atelier, David Fundi a formulé une recommandation sur l’institutionnalisation de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité au sein des rédactions.
Il souhaite voir les médias réserver un espace régulier aux questions liées à la Résolution 2250, mais également à la Résolution 1325 consacrée à l’agenda Femmes, Paix et Sécurité.

« Dans nos rédactions, il faut qu’il y ait un petit coin réservé à la 1325, un petit coin pour la 2250 », a-t-il plaidé.
Pour lui, la désignation de points focaux au sein des médias permettrait de maintenir la dynamique créée par l’atelier, de suivre les engagements pris par les participants et surtout de faire de l’agenda JPS un sujet durable dans les productions médiatiques.
« Avec ce que vous avez acquis, vous mettez un point focal. Et ça aidera à avancer la Résolution 2250 », a-t-il conclu.

David Fundi a ainsi placé les professionnels des médias devant la responsabilité centrale d’informer sans attiser les tensions, donner de la visibilité sans amplifier la haine et raconter la jeunesse non seulement comme une population exposée aux conflits, mais comme une force capable de construire la paix.
Lydia Mangala


