Elles ont été au cœur de la survie des communautés pendant les guerres, médiatrices dans les villages déchirés par les violences, accompagnatrices des victimes et actrices silencieuses de la reconstruction. Pourtant, vingt-cinq ans après l’adoption de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies, les femmes congolaises demeurent largement absentes des espaces où se négocient les accords de paix et les décisions sécuritaires majeures. Entre engagements internationaux et réalités du terrain, la RDC fait face à un paradoxe. Celles qui subissent le plus les conséquences des conflits restent encore celles que l’on invite le moins à définir les solutions.
Le 31 octobre 2000, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte une résolution qui va transformer la manière de penser les conflits et la paix. La résolution 1325 reconnaît officiellement que les femmes ne doivent plus être considérées uniquement comme des victimes des guerres, mais comme des actrices à part entière dans la prévention des conflits, les négociations de paix et la reconstruction des sociétés fragilisées.
Cette résolution repose sur quatre grands piliers notamment la participation des femmes, leur protection contre les violences liées aux conflits, la prévention des violences et l’intégration de la dimension genre dans les opérations de paix.
Désormais, la paix ne peut plus être pensée uniquement entre dirigeants politiques, chefs militaires et diplomates. Elle doit aussi inclure celles qui vivent les conséquences concrètes des conflits et qui, souvent, maintiennent les communautés debout lorsque les institutions s’effondrent.
Vingt-cinq ans plus tard, la question reste cependant posée : cette vision a-t-elle réellement transformé la réalité des femmes congolaises ?
Depuis près de trois décennies, la République démocratique du Congo est confrontée à des crises sécuritaires successives, particulièrement dans sa partie Est. Des millions de personnes ont été déplacées, des communautés entières ont été fragilisées et les violences contre les civils se sont multipliées.
Dans cette longue histoire de conflits, les femmes occupent une place centrale. Elles sont celles qui fuient avec leurs enfants lorsque les combats éclatent. Elles sont celles qui reconstruisent les foyers détruits, prennent en charge les familles déplacées et cherchent des solutions lorsque les services publics disparaissent.
Dans plusieurs territoires du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri, des femmes jouent également un rôle essentiel dans la prévention des tensions. Certaines participent aux mécanismes communautaires d’alerte précoce, d’autres facilitent le dialogue entre groupes rivaux, accompagnent les survivantes de violences sexuelles ou contribuent aux programmes de réconciliation.
Sans leur engagement quotidien, de nombreuses communautés auraient davantage sombré dans la fragmentation. Pourtant, lorsque la paix passe de la rue aux salles de conférence, leur présence devient beaucoup plus rare.
L’histoire récente des processus de paix en RDC illustre une contradiction persistante. De Sun City en 2002 aux initiatives diplomatiques plus récentes à Nairobi, Luanda ou Doha, les femmes congolaises ont rarement occupé une place significative autour des tables de négociation.
Elles sont parfois invitées comme représentantes de la société civile, témoins des souffrances vécues ou porteuses de revendications sociales. Mais elles restent encore peu nombreuses parmi les personnes qui définissent les termes des accords, fixent les priorités politiques ou prennent les décisions stratégiques.
Cette situation amène à comprendre pourquoi celles qui connaissent le mieux les réalités des communautés touchées par les conflits ne participent-elles pas davantage à la construction des solutions ?
La réponse se trouve dans un ensemble de barrières profondes.
Le premier obstacle demeure lié aux perceptions sociales. Dans de nombreux environnements, la sécurité et la diplomatie restent encore associées à des domaines masculins. La guerre est souvent pensée à travers les armes, les militaires et les rapports de force politiques, des espaces historiquement dominés par les hommes.
Cette vision réduit parfois la contribution des femmes à des rôles considérés comme « sociaux » ou « humanitaires », alors que la médiation, le dialogue communautaire et la prévention des conflits sont pourtant des dimensions essentielles de la paix.
Le deuxième obstacle est institutionnel. Les femmes restent minoritaires dans les partis politiques, les structures de décision sécuritaire et les instances de gouvernance. Or les délégations envoyées dans les processus de paix sont généralement issues de ces structures.
Lorsque les espaces de pouvoir restent majoritairement masculins, les négociations reproduisent naturellement cette absence de diversité.
À cela s’ajoute une application encore insuffisante des engagements pris en faveur de la participation féminine. La RDC dispose pourtant d’un cadre juridique reconnaissant le principe de parité et a adopté des Plans d’action nationaux liés à la résolution 1325.
Mais entre les textes et leur application, l’écart demeure important. La participation des femmes est encore trop souvent perçue comme une obligation symbolique plutôt qu’un élément indispensable de la stratégie de paix.
Dans les zones affectées par les conflits, certaines femmes qui osent s’engager dans la médiation ou la défense des droits humains prennent des risques considérables.
Menaces, intimidations, précarité financière, difficultés de déplacement, les obstacles sont nombreux.
Certaines organisations féminines travaillent avec des ressources limitées alors qu’elles interviennent dans des contextes extrêmement complexes. Elles doivent accompagner les victimes, documenter les violations des droits humains et maintenir le dialogue communautaire tout en faisant face à leur propre vulnérabilité.
Cette situation crée une forme de cercle vicieux dans lequel les femmes sont nécessaires pour construire la paix, mais les conditions ne sont pas toujours réunies pour leur permettre d’exercer pleinement ce rôle.
Les expériences internationales montrent pourtant que la participation des femmes dans les processus de paix améliore souvent la qualité et la durabilité des accords conclus.
Pourquoi ? Parce que leur présence élargit généralement les discussions à des enjeux essentiels souvent négligés notamment la justice pour les victimes, la reconstruction des communautés, la prise en charge des enfants affectés par les conflits, la réintégration des déplacés ou encore la réparation des violences subies.
La paix ne se limite pas à faire taire les armes. Elle concerne aussi la reconstruction des vies, la restauration de la confiance et la guérison des sociétés.
Sur ces questions, l’expérience quotidienne des femmes constitue une expertise précieuse.
Malgré les obstacles, les femmes congolaises continuent d’ouvrir des chemins.
À travers différentes plateformes de la société civile, des associations locales et des réseaux de médiatrices, elles démontrent chaque jour leur capacité à transformer les tensions en dialogue.
Certaines organisent des rencontres entre communautés autrefois opposées. D’autres forment des jeunes filles et garçons à la culture de paix. D’autres encore accompagnent les survivantes et militent pour que les violences commises pendant les conflits ne restent pas impunies.
Leur action rappelle que la paix ne commence pas toujours dans les palais présidentiels ou les grandes conférences internationales. Elle commence aussi dans les villages, les quartiers et les communautés où des femmes travaillent quotidiennement à empêcher que les divisions ne deviennent des violences.
Aujourd’hui, le débat n’est plus de savoir si les femmes peuvent contribuer à la paix. Elles l’ont déjà démontré. Le véritable enjeu est désormais de transformer cette reconnaissance en pouvoir réel.
Cela implique de garantir leur présence dans les délégations officielles de paix, de financer les initiatives féminines locales, de renforcer les capacités des femmes médiatrices et de protéger celles qui défendent la paix dans les zones de conflit.
La participation des femmes ne devrait plus être considérée comme un geste de représentation ou une exigence internationale à respecter sur le papier. Elle doit devenir un choix politique assumé.
Vingt-cinq ans après la résolution 1325, la RDC se trouve face à une responsabilité historique. Le pays ne manque pas de femmes compétentes, engagées et expérimentées dans la gestion des crises. Ce qui manque encore, c’est leur accès aux espaces où les grandes orientations sont définies.
Alors que les efforts diplomatiques se poursuivent pour ramener la paix dans l’Est du pays, il reste à savoir comment espérer construire une paix durable en excluant une partie essentielle de ceux et celles qui la portent déjà au quotidien ?
Les femmes congolaises ne demandent plus seulement à être protégées des guerres. Elles revendiquent d’être reconnues comme des architectes de la paix.
Et après vingt-cinq ans d’engagements internationaux, leur place n’est plus une faveur à accorder. Elle est devenue une condition nécessaire pour bâtir une paix véritablement durable en République démocratique du Congo.
Lydia Mangala


