À Kinshasa, la scène est devenue tellement fréquente qu’elle ne choque presque plus. Un matin, des habitants se réveillent et découvrent qu’une partie de leur avenue a été transformée en dépôt de sable, de moellons ou de graviers. Un voisin construit sa maison, a commandé des matériaux et les a fait décharger directement sur l’avenue.
Pendant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, la circulation est perturbée. Les véhicules peinent à passer. Les motos slaloment entre les tas de sable. Les piétons sont contraints de contourner l’obstacle. Dans certains cas, l’avenue devient tout simplement impraticable.
Le plus surprenant n’est pas tant le phénomène lui-même que la réaction collective. Presque personne ne proteste.
Au fond, le problème dépasse largement la simple question des matériaux de construction. Ce qui se joue ici est une forme de privatisation temporaire de l’espace public.
Une avenue appartient à tous. Elle est conçue pour permettre la circulation des personnes et des biens. Aucun particulier ne devrait pouvoir s’en approprier une partie pour ses besoins personnels sans autorisation préalable ni mesures destinées à limiter les désagréments causés aux autres usagers.
Pourtant, dans de nombreux quartiers de Kinshasa, cette pratique est devenue une norme informelle.
Le propriétaire qui construit considère souvent la chaussée comme une extension naturelle de sa parcelle. Dès lors qu’il manque d’espace à l’intérieur de son terrain, l’avenue devient un lieu de stockage gratuit. Le droit collectif à circuler cède alors la place à un intérêt privé.
Pourquoi ce phénomène suscite-t-il si peu de contestation ? La réponse se trouve en partie dans la culture sociale kinoise.
Beaucoup d’habitants considèrent qu’un chantier de construction est un signe de progrès ou de réussite sociale. Critiquer un voisin qui bâtit sa maison peut être perçu comme de la jalousie ou un manque de solidarité. D’autres se disent simplement que demain, lorsqu’ils construiront à leur tour, ils auront probablement besoin du même traitement.
Cette logique de réciprocité crée une forme de tolérance collective. On accepte aujourd’hui ce que l’on espère pouvoir faire demain.
Cette situation révèle également les limites du contrôle urbain. Dans de nombreuses villes à travers le monde, l’occupation temporaire d’une voie publique pour un chantier est strictement réglementée. Elle nécessite généralement une autorisation administrative, une signalisation appropriée et parfois le paiement d’une redevance.
À Kinshasa, ces règles existent souvent sur le papier mais leur application reste faible ou inexistante.
Le résultat est un sentiment d’impunité. Chacun agit comme il l’entend, sans véritable crainte de sanction.
Certains pourraient considérer cette pratique comme un désagrément mineur. Pourtant, ses conséquences sont loin d’être négligeables. Un véhicule de secours peut être retardé. Un malade peut manquer un rendez-vous médical. Un travailleur peut arriver en retard. Un commerçant peut perdre du temps ou de l’argent.
Dans une ville déjà confrontée aux embouteillages, à l’insuffisance des infrastructures routières et aux difficultés de mobilité, chaque obstacle supplémentaire contribue à dégrader davantage la circulation.
Le problème devient encore plus sérieux lorsque les matériaux sont abandonnés plusieurs jours sous prétexte que les travaux avancent lentement.
Outre les responsabilités administratives, cette situation remet en cause la question du civisme urbain. Vivre en ville implique de reconnaître que l’espace public est un bien commun.
Construire sa maison est un droit légitime. Mais ce droit ne devrait jamais se faire au détriment du droit des autres citoyens à circuler librement.

Une ville fonctionnelle repose sur un équilibre entre les libertés individuelles et l’intérêt collectif. Lorsque cet équilibre disparaît, les comportements les plus anodins finissent par produire un désordre généralisé.
Le phénomène des tas de sable et de caillasses déposés sur les avenues de Kinshasa peut sembler banal. Pourtant, il est révélateur de la difficulté à considérer l’espace public comme un patrimoine commun qui mérite respect et protection.
La modernisation d’une ville ne dépend pas uniquement des investissements publics ou des infrastructures. Elle repose aussi sur les comportements quotidiens de ses habitants.
Tant que bloquer une avenue pour un intérêt privé sera perçu comme normal, Kinshasa continuera de souffrir de ces petites incivilités qui, mises bout à bout, finissent par affecter la qualité de vie de tous.
Car une avenue n’est pas une propriété privée. Elle appartient à la collectivité. Et aucun chantier, aussi légitime soit-il, ne devrait faire oublier ce principe élémentaire.
Lydia Mangala


