Face aux crises sécuritaires qui secouent la République démocratique du Congo, le journaliste ne peut se laisser emporter par l’émotion, les commentaires ou les prises de position. Il doit revenir à l’essentiel : les faits, leur vérification et leur contextualisation. C’est l’un des messages phares développés par Obul Okwes, chef de travaux à l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC), lors de l’atelier de renforcement des capacités des professionnels des médias sur les agendas « Femmes, Paix et Sécurité » (FPS) et « Jeunesse, Paix et Sécurité » (JPS), organisé vendredi 17 juillet à Kinshasa par le Cadre permanent de concertation de la femme congolaise (CAFCO), en collaboration avec le Global Network of Women Peacebuilders (GNWP) et le Canada.
Intervenant sur le thème « Les fondamentaux de l’écriture journalistique pendant les conflits », l’enseignant a insisté sur la particularité du traitement médiatique en période de crise. Pour lui, un conflit constitue une situation exceptionnelle qui exige une approche journalistique adaptée.

« Le conflit est une anomalie. Ce n’est pas un moment normal. Comme toute anomalie, ce moment doit être traité de manière spécifique », a-t-il expliqué devant les professionnels des médias.
Selon lui, le journaliste en contexte de conflit doit avant tout se débarrasser du commentaire et de l’opinion personnelle, qui peuvent alimenter les tensions. « Pendant le conflit, pas de commentaire, pas d’opinion. Les faits, rien que les faits », a-t-il martelé.
Pour Obul Okwes, le traitement journalistique en temps de crise repose sur deux obligations fondamentales : le contrat informatif et le contrat explicatif.
Le premier consiste à rapporter les faits tels qu’ils se présentent, tandis que le second vise à donner au public les clés de compréhension nécessaires sans tomber dans le commentaire.

« Faire comprendre les faits, ce n’est pas prendre position. Ce n’est pas faire du commentaire. C’est expliquer les faits et leur donner une signification sociale », a-t-il précisé.
À titre d’exemple, il a évoqué la vulgarisation de la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité. Pour lui, expliquer cette résolution au public ne relève pas d’une opinion personnelle du journaliste, mais d’un travail d’éclairage permettant aux citoyens de mieux comprendre les enjeux.
L’enseignant a également rappelé trois principes essentiels qui doivent guider la production journalistique en situation de conflit notamment l’exactitude, la confrontation des sources et l’équilibre.
Le journaliste doit d’abord s’assurer que les informations diffusées sont vérifiées et authentiques.
« En cas de conflit, les faits rapportés doivent être exacts et authentiques. Il faut éviter les approximations, notamment sur les chiffres, les dates ou les événements », a-t-il insisté.

Il a ensuite mis en garde contre la dépendance à une seule source, particulièrement dans les contextes où les informations peuvent être manipulées par différents acteurs.
« On ne peut jamais se contenter d’une seule source et d’une seule version des faits. Les sources peuvent être manipulées. Il faut chercher des sources alternatives pour éviter d’être manipulé soi-même », a-t-il recommandé.
Abordant la question de l’équilibre, Obul Okwes a souligné que le journaliste ne doit pas seulement donner la parole aux acteurs armés ou aux responsables institutionnels, mais aussi aux victimes, notamment les femmes et les enfants, souvent absents des récits médiatiques.
« Toutes les voix doivent être entendues. Les voix des femmes, les voix des enfants, surtout lorsqu’ils sont parties prenantes ou victimes du conflit », a-t-il déclaré.
En lien avec l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité », le chercheur a déploré la faible représentation des femmes dans les productions médiatiques, même lorsqu’elles sont au cœur des situations rapportées.

Il a invité les journalistes à revoir leurs pratiques de collecte d’informations afin d’intégrer davantage les expériences féminines dans le traitement des conflits.
« L’équilibre ne veut pas dire donner la même chose à tout le monde. L’équilibre signifie donner à chacun ce qui lui revient », a-t-il expliqué, appelant les professionnels des médias à adopter une approche basée sur l’équité.
Dans son intervention, Obul Okwes est également revenu sur la notion de vérité dans le journalisme. Pour lui, le journaliste ne détient jamais une vision complète de la réalité.
« Le journaliste ne cherche pas la vérité. Son devoir est de dire ce qu’il a vu, ce qu’il a vérifié. La vérité est une notion philosophique », a-t-il soutenu.
Il a plutôt plaidé pour la notion d’intégrité de l’information, qui implique une information honnête, vérifiée et non trompeuse.
« Le fact-checking ne vise pas la vérité. Il vise l’intégrité de l’information. L’information ne doit pas tromper le public », a-t-il rappelé.

Évoquant l’évolution du paysage médiatique, le chef de travaux à l’UNISIC a rappelé que les réseaux sociaux ne transforment pas automatiquement leurs utilisateurs en journalistes.
« Tous ceux qui écrivent sur les réseaux sociaux ne sont pas des journalistes. Le journaliste se distingue par la collecte, le traitement et la diffusion de l’information », a-t-il expliqué.
Il a toutefois averti les professionnels des médias sur leur responsabilité numérique. Pour lui, un journaliste qui utilise ses plateformes personnelles pour publier en qualité de journaliste reste soumis aux exigences éthiques et déontologiques de la profession.
Obul Okwes a rappelé que le rôle du journaliste dépasse la simple transmission d’informations. En période de conflit, il devient un acteur de cohésion sociale, capable de contribuer à la paix par une information rigoureuse, équilibrée et respectueuse de toutes les voix, particulièrement celles des populations vulnérables.
Lydia Mangala


