La République démocratique du Congo a franchi une étape majeure dans sa campagne pour le secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Auditionnée mardi 30 juin 2026 à Paris, devant les ministres des Affaires étrangères et de la Francophonie réunis au sein de la 47ᵉ session extraordinaire de la Conférence ministérielle de la Francophonie (CMF), Juliana Amato Lumumba a présenté sa vision d’une organisation plus proche des citoyens, tournée vers l’innovation, la jeunesse, la culture et la prévention des conflits.
Considéré comme le grand oral des candidats avant l’élection prévue lors du 20ᵉ Sommet de la Francophonie, les 14 et 16 novembre prochains à Phnom Penh, au Cambodge, cet exercice a constitué une étape déterminante pour la candidature portée par la République démocratique du Congo.
Bien avant cette audition, Kinshasa avait déjà engagé une vaste offensive diplomatique sous l’impulsion du ministre délégué chargé de la Francophonie et de la Diaspora congolaise, Crispin Mbadu. De Brazzaville à Rabat, en passant par Dakar, Le Caire, Bruxelles, Berne, Ottawa, Luxembourg, Monaco, Tunis ou encore Montréal, les autorités congolaises ont multiplié les consultations auprès des États membres de l’OIF afin de promouvoir la vision congolaise pour l’avenir de l’espace francophone.
Une candidature portée par l’histoire et l’expérience
Face aux ministres, Juliana Amato Lumumba a choisi de débuter son intervention par un récit personnel, revenant sur son enfance en Égypte après l’assassinat de son père, Patrice Emery Lumumba, et sur les valeurs de solidarité africaine qui ont marqué son parcours.
« Je suis congolaise, je suis africaine. Mon histoire m’a appris très tôt que l’on peut appartenir profondément à son pays tout en étant ouvert à plusieurs mondes. Mon nom porte une mémoire. Pour autant, je ne viens pas devant vous seulement avec un nom, mais avec une expérience, une responsabilité et une conviction », a-t-elle déclaré.
Évoquant l’accueil réservé à sa famille par le président Gamal Abdel Nasser, elle a présenté cette expérience comme le symbole vivant de la fraternité africaine.
« Je suis le produit de cette solidarité africaine. J’ai grandi entre les langues, les cultures et les sensibilités. Ce plurilinguisme est une richesse qui me permet de créer des ponts entre les peuples », a-t-elle affirmé.
Une Francophonie tournée vers les citoyens
Au cœur de son projet figure l’idée d’une Francophonie plus concrète et davantage ancrée dans le quotidien des populations.
« Je porte une vision simple et forte : une Francophonie tournée vers les peuples. Une Francophonie dont l’impact se voit dans la vie quotidienne, à l’école, dans l’emploi, dans la mobilité, dans l’accès au numérique, dans la culture, dans la paix et dans la participation citoyenne », a expliqué la candidate congolaise.
Selon elle, l’efficacité des actions francophones devra désormais être mesurée à l’aune des résultats produits au bénéfice direct des populations.
« L’impact concret doit devenir le critère principal de l’action francophone et la mesure de sa crédibilité », a-t-elle insisté.
Juliana Amato Lumumba souhaite notamment renforcer la participation des jeunes, des femmes, des collectivités locales et des diasporas dans la définition des priorités de l’organisation.
Le numérique et l’intelligence artificielle au cœur de son projet
L’une des grandes orientations de sa vision concerne la transformation numérique et l’intelligence artificielle, qu’elle considère comme des enjeux majeurs pour l’avenir du monde francophone.
« Au XXIᵉ siècle, il n’est pas acceptable qu’un seul jeune soit hors connexion », a-t-elle lancé.
Pour elle, le français doit demeurer une langue d’innovation et de production du savoir.
« La vraie question est la suivante : dans ce nouveau monde, le français sera-t-il une langue qui produit le savoir, qui invente, qui programme et qui décide ? Ou deviendra-t-il une langue que l’on traduit après coup ? »
Elle propose ainsi la création d’une Alliance francophone pour l’intelligence artificielle et les langues afin de développer des outils numériques adaptés aux réalités culturelles et linguistiques des États membres.
L’éducation numérique, l’apprentissage à distance, la cybersécurité et l’accès des jeunes filles à la formation figurent également parmi ses priorités.
Valoriser les cultures et les langues sœurs
Ancienne ministre de la Culture, Juliana Amato Lumumba place également les industries culturelles et créatives au centre de sa vision.
Elle propose la création d’une Biennale des rencontres interculturelles francophones comprenant un sommet des cultures, un marché mondial des industries créatives, un salon des innovations technologiques, un festival des patrimoines culinaires et un carnaval des musiques francophones.
Elle a également plaidé pour la valorisation des « langues sœurs » du français.
« Le français n’est pas une langue de domination. C’est une langue qui nous relie. Lorsque nous valorisons nos langues sœurs, nous renforçons aussi le français », a-t-elle soutenu.
Une Académie francophone de la paix dotée de 10 millions USD
Sur le plan politique, Juliana Amato Lumumba a insisté sur le rôle que devrait jouer la Francophonie dans la prévention des crises et la consolidation de la paix.
Prenant soin de préciser que sa candidature n’était dirigée contre aucun État ni aucune personnalité, elle a rendu hommage à l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo.
« Madame la secrétaire générale Louise Mushikiwabo a légitimement exercé ses deux mandats. Elle incarne désormais un pan de l’histoire de la Francophonie que je respecte », a-t-elle déclaré.
Elle a également affirmé que l’organisation ne devait pas devenir un espace d’affrontements diplomatiques.
« La Francophonie n’est pas un lieu d’affrontement diplomatique. C’est contraire à ses valeurs », a-t-elle insisté.
Pour répondre aux défis sécuritaires auxquels font face plusieurs États membres, elle a proposé la création d’une Académie francophone de la paix et du bien-être destinée à former des médiateurs, des spécialistes du dialogue et des experts en prévention des conflits.
« Il faut que la Francophonie soit une organisation protectrice de la paix et du bien-être de nos peuples », a-t-elle affirmé.
Elle a annoncé que la République démocratique du Congo contribuerait à hauteur de 10 millions de dollars américains pour soutenir cette initiative.
Le financement par les industries culturelles
Interrogée sur le financement de son programme, la candidate congolaise a mis en avant le potentiel économique des industries culturelles et créatives.
« Les industries culturelles et créatives rapportent autant d’argent que l’armement. Les films, le streaming, la musique, les livres, les dessins animés ou encore la traduction constituent d’importants leviers économiques pour la Francophonie », a-t-elle expliqué.
Elle a également plaidé pour une mobilisation accrue des banques de développement, du secteur privé et des contributions volontaires des États membres.
Une campagne qui entre dans sa phase décisive
À l’issue des échanges, aucun consensus n’a émergé entre les différentes candidatures en lice. Chaque ministre présentera désormais un rapport à son gouvernement en vue de la décision finale qui interviendra lors du Sommet de Phnom Penh.
Le ministre délégué chargé de la Francophonie et de la Diaspora congolaise, Crispin Mbadu, a salué la prestation de la candidate congolaise, estimant qu’elle avait démontré sa capacité à conduire l’organisation vers une nouvelle étape de son histoire.
« Par la force de son argumentation, la cohérence de sa démarche, son expérience, son leadership et sa stature de femme d’État, elle a démontré qu’elle possède toutes les qualités requises pour conduire l’Organisation internationale de la Francophonie vers une nouvelle étape de son histoire », a-t-il déclaré.
Le membre du Gouvernement a indiqué que la RDC poursuivra ses consultations diplomatiques jusqu’au sommet de novembre.
« Notre campagne entre désormais dans sa dernière ligne droite. La République démocratique du Congo abordera cette ultime étape avec confiance, humilité et détermination », a-t-il affirmé.
Dans un message publié à l’issue de son audition, Juliana Amato Lumumba a réaffirmé sa vision d’une Francophonie plus proche des peuples.
« Notre diversité est notre force. La Francophonie doit être un espace de solidarité, d’intelligence collective, de créativité humaine et de paix entre les peuples », a-t-elle conclu.
À quelques mois du Sommet de Phnom Penh, où les chefs d’État et de gouvernement seront appelés à désigner le prochain secrétaire général de l’OIF, la candidature de Juliana Amato Lumumba s’impose désormais comme l’un des projets les plus structurés et ambitieux en lice.
Portée par une intense mobilisation diplomatique de la RDC, sa vision d’une Francophonie plus inclusive, résolument tournée vers la jeunesse, le numérique, la culture et la paix, entend ouvrir un nouveau chapitre pour l’organisation et rapprocher davantage l’institution des aspirations concrètes des peuples francophones.
Lydia Mangala


