L’annonce par le président Félix Tshisekedi de l’organisation d’un dialogue inclusif ouvre une nouvelle séquence politique en République démocratique du Congo. Présentée comme une initiative destinée à consolider la cohésion nationale, à répondre aux défis sécuritaires persistants et à favoriser un consensus sur les grandes questions qui engagent l’avenir du pays, cette démarche suscite autant d’espoirs que d’interrogations.
Outre les équilibres politiques et les calculs institutionnels, une question fondamentale s’impose avec acuité : qui aura véritablement voix au chapitre lorsque seront discutés les choix qui détermineront l’avenir de la Nation ? Car un dialogue ne mérite réellement son qualificatif « inclusif » que s’il ouvre ses portes à toutes les composantes de la société, en particulier à celles qui, malgré leur rôle essentiel dans la résilience du pays, continuent d’être reléguées aux marges des processus décisionnels.
Lorsqu’un pays décide d’ouvrir un dialogue national, il ne s’agit jamais uniquement de réunir autour d’une même table des acteurs politiques aux intérêts parfois divergents. Il s’agit surtout de définir le modèle de société que l’on souhaite construire après la crise, de déterminer les fondements de la gouvernance future et de poser les bases d’une paix capable de résister aux tensions du temps.
En République démocratique du Congo, où plus de trois décennies de conflits armés ont profondément bouleversé le tissu social, un dialogue véritablement inclusif ne peut plus être conçu selon les schémas du passé. Les crises successives ont démontré que les femmes et les jeunes ne sont pas uniquement les premières victimes des conflits, ils en sont aussi les premiers artisans de résilience, les premiers bâtisseurs de paix et les premiers porteurs de solutions.
Depuis plus de deux décennies, les femmes congolaises portent une part considérable du poids des conflits armés, des déplacements forcés, des violences sexuelles, de la précarité économique et de la désintégration du tissu social. Les jeunes, qui représentent la majorité de la population congolaise, vivent quant à eux les conséquences d’un chômage massif, d’une faible participation à la vie publique et d’une insécurité qui compromet leurs perspectives d’avenir.
Pourtant, lorsque viennent les grands rendez-vous politiques, ces deux catégories demeurent encore largement sous-représentées, cantonnées à un rôle d’observateurs ou réduites à une participation symbolique, alors même qu’elles figurent parmi les premiers concernés par les décisions prises.
Cette problématique dépasse largement le simple débat sur la représentativité. Elle renvoie aux engagements internationaux librement souscrits par la République démocratique du Congo, notamment à travers les résolutions 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité, adoptée en 2000, et 2250 sur la jeunesse, la paix et la sécurité, adoptée en 2015. Ces deux textes ont profondément renouvelé la manière de concevoir les processus de paix en affirmant le principe selon lequel une paix durable ne peut être construite sans une participation effective, significative et influente des femmes et des jeunes à toutes les étapes des négociations, de la prise de décision et de la mise en œuvre des accords.
L’inclusion ne se mesure pas au nombre de sièges, mais au poids des voix
Le terme « dialogue inclusif » revient régulièrement dans le discours politique congolais. Pourtant, sa portée reste souvent réduite à une logique de représentation numérique. Or, inclure ne consiste pas à inviter quelques organisations féminines ou quelques mouvements de jeunesse afin de satisfaire aux exigences de la diversité. L’inclusion véritable commence lorsque chaque catégorie sociale participe à la définition de l’agenda, influence les négociations, contribue à la formulation des compromis et dispose d’un véritable pouvoir dans le suivi des engagements pris.
Autrement dit, il ne suffit plus d’être présent sur la photo officielle, il faut pouvoir peser sur les décisions.
L’expérience internationale est aujourd’hui sans équivoque. Les accords de paix élaborés avec une participation substantielle des femmes présentent davantage de chances d’être appliqués durablement, tandis que les processus qui impliquent activement les jeunes bénéficient d’une meilleure appropriation par les communautés et réduisent les risques de résurgence des violences.
Ces conclusions, confirmées par de nombreuses études des Nations Unies, de l’Union africaine et d’organisations spécialisées dans la médiation des conflits, démontrent que l’inclusion n’est ni un exercice de communication politique ni une concession accordée à certaines catégories sociales. Elle constitue une condition stratégique de réussite.
Les précédents dialogues organisés en République démocratique du Congo ont souvent réservé une place symbolique aux femmes et aux jeunes. Cette présence, bien qu’importante sur le plan de l’image, n’a pas toujours permis de transformer leurs préoccupations en engagements politiques concrets. Une paix durable ne peut pourtant être négociée uniquement entre les élites lorsque ceux qui vivent quotidiennement les conséquences des conflits demeurent à la périphérie des discussions.
La résolution 1325 : reconnaître enfin les femmes comme bâtisseuses de paix
Adoptée le 31 octobre 2000, la résolution 1325 a profondément transformé la manière d’appréhender les conflits armés. Avant son adoption, les femmes étaient essentiellement perçues comme des victimes qu’il convenait de protéger. Depuis lors, elles sont officiellement reconnues comme des actrices incontournables de la prévention des conflits, de la médiation, des négociations de paix, de la reconstruction des sociétés et du maintien de la stabilité.
Cette évolution trouve un écho particulier en République démocratique du Congo.
Dans l’Est du pays, les femmes portent les stigmates de plusieurs décennies de violences. Elles subissent les déplacements forcés, les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre, la précarité économique, la déscolarisation des enfants, la destruction des moyens de subsistance et l’éclatement des familles. Mais réduire leur rôle à cette souffrance serait une lecture profondément incomplète de la réalité congolaise.
Car ce sont également elles qui maintiennent les communautés debout lorsque les institutions s’effondrent. Ce sont elles qui organisent les mécanismes locaux de médiation, reconstruisent les liens sociaux après les affrontements, assurent la survie économique des familles déplacées et créent des espaces de dialogue là où la violence a détruit la confiance.
Dans plusieurs territoires du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri ou encore du Tanganyika, les initiatives locales de paix sont souvent portées par des associations féminines qui interviennent bien avant les institutions nationales. Ignorer cette expertise dans un dialogue national reviendrait à se priver d’une intelligence collective forgée au prix de décennies de crises.
Les recherches internationales sont d’ailleurs sans équivoque. Lorsque les femmes participent activement aux négociations, les accords de paix ont davantage de chances d’être appliqués et de résister à une reprise des violences. Elles introduisent souvent dans les discussions des dimensions longtemps négligées telles que la justice sociale, la réparation des victimes, la réconciliation communautaire, la santé, l’éducation, l’accès à la terre ou encore la protection des civils. Autant de questions qui conditionnent la stabilité d’un pays bien au-delà des arrangements politiques.
La jeunesse congolaise : une majorité démographique encore minoritaire dans les décisions
La RDC est l’un des pays les plus jeunes du monde. Plus de 70 % de sa population a moins de 30 ans. Pourtant, cette majorité démographique demeure largement absente des espaces où se prennent les grandes décisions nationales.
Cette réalité contraste avec l’esprit de la résolution 2250 adoptée en 2015. Pour la première fois, le Conseil de sécurité des Nations Unies reconnaissait que les jeunes ne devaient plus être considérés uniquement comme des personnes à protéger ou comme un facteur potentiel d’instabilité. Ils sont des partenaires stratégiques dans la prévention des conflits, la médiation, la consolidation de la paix et le développement.
Cette résolution rappelle que les jeunes ne représentent pas seulement l’avenir d’un pays, ils en constituent déjà le présent.
En RDC, ils sont les premiers à subir le chômage, la pauvreté, les déplacements forcés et les conséquences des conflits. Ils sont aussi les premiers recrutés par les groupes armés lorsque les perspectives économiques disparaissent. Mais ils sont également les premiers à créer des initiatives citoyennes, des plateformes numériques de sensibilisation, des entreprises sociales, des mouvements communautaires et des projets d’innovation qui participent quotidiennement à la cohésion sociale.
Les exclure des espaces de décision reviendrait à ignorer ceux qui vivent au quotidien les conséquences directes des crises que le dialogue ambitionne précisément de résoudre. Aujourd’hui, la jeunesse congolaise ne réclame plus seulement d’être écoutée, mais elle demande d’être associée aux décisions qui concernent son propre destin.
Les dialogues du passé offrent une leçon que le pays ne peut plus ignorer
L’histoire politique récente de la République démocratique du Congo est jalonnée de dialogues, de concertations et de négociations qui ont parfois permis d’éviter une aggravation des crises. Mais beaucoup de ces processus sont restés centrés sur les équilibres politiques et le partage du pouvoir entre acteurs institutionnels, laissant au second plan les préoccupations profondes des populations : la sécurité, la justice, l’emploi des jeunes, la réparation des victimes, la gouvernance locale, l’accès aux services sociaux et la réconciliation des communautés.
Le futur dialogue inclusif offre l’opportunité de rompre avec cette logique. Il pourrait devenir le premier grand processus national où les organisations féminines, les mouvements de jeunesse, les universitaires, les leaders communautaires, les représentants des déplacés, les personnes vivant avec handicap et l’ensemble des forces vives de la Nation participeraient non comme de simples observateurs, mais comme de véritables co-constructeurs des solutions.
L’enjeu dépasse donc largement la simple présence physique autour de la table des discussions. Il s’agit de savoir si les femmes et les jeunes disposeront d’une capacité réelle d’influencer les orientations, de défendre leurs priorités et de participer aux mécanismes de suivi des engagements qui découleront du dialogue.
Si cette nouvelle initiative entend réellement inaugurer une autre manière de construire le consensus national, elle devra rompre avec les pratiques du passé et faire de l’inclusion un principe concret, mesurable et institutionnalisé.
Faire de l’inclusion un véritable levier de paix
Les résolutions 1325 et 2250 ne demandent pas aux États d’accorder des privilèges aux femmes ou aux jeunes. Elles rappellent qu’aucune paix ne peut être durable lorsque ceux qui vivent les conséquences des conflits sont exclus des décisions destinées à y mettre fin.
En annonçant un dialogue inclusif, le président Félix Tshisekedi ouvre une séquence politique qui pourrait marquer un tournant dans l’histoire récente de la République démocratique du Congo. Mais ce dialogue sera jugé moins sur le nombre de participants que sur la qualité de leur participation. Les femmes ne doivent plus être présentes pour satisfaire un quota. Les jeunes ne doivent plus être invités pour donner une image de modernité. Ils doivent participer parce que leur expérience, leur expertise, leur créativité et leur proximité avec les réalités du terrain constituent des ressources indispensables à la construction d’une paix durable.
Car la véritable inclusion ne consiste pas simplement à élargir la table des négociations. Elle consiste à reconnaître que la paix ne se construit pas uniquement dans les palais, les institutions ou les états-majors politiques. Elle se construit aussi dans les villages, les quartiers, les universités, les associations, les églises, les mouvements citoyens et partout où des femmes et des jeunes refusent, chaque jour, que la guerre continue de définir l’avenir de leur pays.
C’est à cette condition que le dialogue annoncé pourra dépasser le simple cadre politique pour devenir un véritable pacte national, capable de transformer les aspirations des Congolais en un projet collectif de paix, de justice, de développement et de cohésion durable.
Lydia Mangala


