Dans le cadre de la formation de la première cohorte des Ambassadeurs 2250, organisée par la Dynamique Jeunesse Responsable (DYJERES), les participants ont été amenés à dépasser la compréhension théorique de l’Agenda Jeunesse, Paix et Sécurité pour réfléchir à des réponses concrètes aux violences et aux crises qui traversent la République démocratique du Congo. Lors de la journée de clôture, mes échanges autour de la justice transitionnelle ont permis d’aborder une question centrale : comment rendre justice aux victimes tout en s’attaquant aux causes profondes des violences et en empêchant leur répétition ?
Avocat de profession et conseiller technique à la Commission Interinstitutionnelle d’Aide aux Victimes et d’Appui aux Réformes (CIA-VAR), Justin Bahirwe a consacré son intervention à cette problématique. Devant les jeunes participants, il a insisté sur la nécessité de penser la justice transitionnelle comme un processus global, qui ne se limite ni aux poursuites judiciaires ni aux réparations financières.
La recherche de la vérité constitue un préalable essentiel
Pour Justin Bahirwe, toute démarche sérieuse de justice transitionnelle doit d’abord partir des faits. La recherche, la documentation et la conservation des récits des victimes constituent ainsi des étapes indispensables pour comprendre les violences et établir une mémoire crédible des événements.
« Pour rétablir la réalité, on doit partir des faits », a-t-il expliqué.
Il a souligné l’importance du travail de documentation mené à partir des témoignages, des rapports et des recherches permettant de transformer les récits en données vérifiables.
Cette recherche de la vérité ne concerne pas uniquement les personnes directement victimes des violences. Elle permet également à la société de comprendre les mécanismes qui ont rendu possibles les violations massives des droits humains.
Pour l’intervenant, les jeunes ont justement un rôle important à jouer dans ce travail de recherche et de documentation. Ils peuvent contribuer à recueillir les témoignages, à produire des analyses et à préserver les éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire contemporaine du pays.
La justice transitionnelle dépasse la seule condamnation des auteurs
Justin Bahirwe a également invité les participants à ne pas réduire la justice transitionnelle au fonctionnement des tribunaux. Selon lui, les mécanismes judiciaires classiques présentent des limites importantes lorsqu’il s’agit de répondre à des violences massives impliquant un très grand nombre de victimes.
« Le système judiciaire n’est pas capable de traiter toutes les victimes », a-t-il fait observer.
Il a rappelé que les procédures peuvent être particulièrement longues et complexes, alors que les victimes ont besoin de réponses accessibles et adaptées.
Il a notamment expliqué que les procès pénaux ont principalement pour objectif d’établir la responsabilité d’un auteur et de le condamner. Or, dans les situations de violences de masse, cette logique peut laisser une grande partie des victimes en dehors du processus.
« Lors du procès judiciaire, on est là pour condamner quelqu’un. On est là pour prouver que cette personne a commis une violence », a-t-il expliqué.
Il a relevé que la procédure judiciaire ne permet pas toujours de répondre à l’ensemble des besoins des victimes.
Cette réalité justifie, selon lui, la mise en place de mécanismes complémentaires, notamment administratifs, capables de faciliter l’accès aux réparations et de prendre en compte un nombre beaucoup plus important de victimes.
Les droits des victimes doivent être considérés comme complémentaires
L’un des messages centraux de l’intervention de Justin Bahirwe concerne la complémentarité des droits des victimes. Il a rappelé que la vérité, la justice, les garanties de non-répétition et la réparation ne doivent pas être considérées comme des options entre lesquelles il faudrait choisir.
« Les victimes n’ont pas à choisir entre tel ou tel droit. Elles ont à la fois le droit à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition », a-t-il insisté.
Cette approche permet de comprendre pourquoi une indemnisation financière, à elle seule, ne suffit pas nécessairement à tourner la page d’un conflit.
S’appuyant notamment sur des expériences internationales, l’avocat a expliqué qu’une victime peut recevoir une compensation tout en continuant à rechercher la vérité sur ce qui est arrivé à un proche disparu ou assassiné.
« En recevant l’argent, ils ont cru que c’était bien, mais ils ont aussi eu le sentiment de s’être fait acheter. On a acheté leur fils », a-t-il illustré à partir d’un exemple relatif aux familles de personnes disparues en Algérie.
Pour lui, la réparation doit donc être pensée dans une perspective beaucoup plus large, intégrant les dimensions économiques, sociales, physiques, psychologiques et communautaires.
La justice doit aussi s’attaquer aux causes profondes des violences
Justin Bahirwe a martelé sur le fait qu’il faut réformer les institutions et les structures qui ont permis aux violences de se produire.
Selon lui, une justice transitionnelle véritablement efficace doit contribuer à empêcher la répétition des mêmes violences. Cela implique notamment des réformes dans les secteurs de la sécurité, de la justice et de la gouvernance.
« Les réparations doivent être intégrées, adéquates et proportionnées », a-t-il souligné.
Il a rappelé qu’elles doivent pouvoir contribuer au rétablissement socio-économique et physique des victimes, mais aussi prendre en compte les dimensions psychologiques et communautaires.
Il estime ainsi que réparer le passé sans transformer les structures qui ont favorisé les violences reviendrait à laisser ouvertes les conditions de leur répétition.
La mémoire devient un outil de prévention des violences
Dans cette réflexion, la mémoire occupe également une place centrale. Pour Justin Bahirwe, une société qui oublie son histoire risque de reproduire ses erreurs.
« Les démarches de mémoire obligent une société à se souvenir de ses erreurs, à célébrer la résilience des victimes et à transcrire son histoire avec transparence », a-t-il expliqué.
La mémoire ne doit donc pas être réduite aux commémorations. Elle peut également passer par l’éducation, la recherche universitaire, les médias, les arts, la culture, le théâtre, le cinéma et les réseaux sociaux.
L’objectif est de permettre aux nouvelles générations de connaître l’histoire de leur pays, mais surtout d’en tirer des enseignements pour construire des mécanismes de prévention des conflits et des violences.
Les jeunes sont appelés à devenir des acteurs de la transformation
En s’adressant aux participants de la formation Ambassadeurs 2250, Justin Bahirwe a finalement replacé la jeunesse au cœur de cette dynamique. Pour lui, les jeunes ne doivent pas être uniquement considérés comme les bénéficiaires des politiques publiques, mais comme des acteurs capables de contribuer à la recherche, à la documentation, au plaidoyer et aux réformes.
La justice transitionnelle devient ainsi un terrain où leur engagement peut prendre plusieurs formes entre autres documenter les faits, porter la voix des victimes, produire des recherches, sensibiliser leurs communautés, promouvoir la mémoire et proposer des réformes.
Cette approche rejoint directement l’esprit de la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui reconnaît le rôle des jeunes dans la prévention et la résolution des conflits, la consolidation de la paix et la cohésion sociale.
Au terme de cette intervention, le message adressé aux futurs Ambassadeurs 2250 est donc de construire la paix en RDC suppose de regarder le passé en face, d’écouter les victimes, de rechercher la vérité, de garantir la justice et de réformer les structures qui ont permis aux violences de se reproduire.
Pour cette nouvelle génération appelée à porter l’Agenda Jeunesse, Paix et Sécurité, la mémoire et la justice ne constituent pas seulement un devoir envers le passé, mais elles représentent aussi un outil pour construire l’avenir.
Lydia Mangala


